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Judy la jeune daine 2/3

Publié le par HITOYUME

PAS SI BETE



Judy était la plus délicate de toutes les créatures sauvages de la région. Elle dormait généralement sous les basses branches d'un sapin argenté. En été, elle ne mangeait que les baies les plus savoureuses que l'on pût trouver dans la montagne. Pour varier ses menus, elle goûtait de temps à autre aux lichens brûlés par le soleil, et s'offrait parfois un champignon.
En hiver, lorsque la neige couvrait les hautes altitudes que Judy fréquentait de mai à octobre, la daine descendait à regret dans la vallée, où elle rejoignait un troupeau de ses semblables. Là, elle trouvait des herbes sèches, d'odorantes baies de cèdre et de grasses pignes qu'elle dévorait avidement.
Aux premières manifestations du printemps, elle remontait à l'altitude. Ce printemps-là était plus frais qu'à l'accoutumée, et les montagnes lui parurent froides, inhospitalières. Les endroits où elle se reposait d'habitude, au cours de son long voyage vers sa résidence d'été, étaient encore couverts de neige. Un vent glacé soufflait des sommets, et la daine, frissonnante, regagna la forêt.
Devant son sapin préféré, elle s'arrêta, enfoncée dans la neige jusqu'aux genoux, et se demanda s'il fallait rester ici ou retouner dans des lieux plus cléments. Tandis qu'elle hésitait, elle perçut un mouvement dans les fourrés. Son aventure avec le puma lui revint à la mémoire. Humant l'air, elle y détecta une odeur de félin et décida aussitôt de redescendre dans la vallée.
Ce fut là que naquirent, dans les premiers jours de juin, les deux faons de Judy. Dès lors, l'existence de la daine se compliqua. Au lieu de pouvoir fuir, lorsque son nez ou ses oreilles l'avertissaient d'un danger, elle était obligée de recourir à la stratégie. Elle n'avait pas de cornes et ne possédait pour toute arme que ses pattes de devant, avec lesquelles elle savait assener des coups redoutables. Piètre défense, si elle était attaquée par un des nombreux carnassiers qui hantent les Cinq Rivières.
Le premier souci de Judy, après avoir bien léché ses faons, fut de les cacher à l'abri d'un arbre abattu. La robe fauve, tachetée, des petits, s'harmonisait parfaitement avec le bois pourri des racines. A trois mètres, Judy elle-même ne pouvait distinguer ses propres enfants. Et comme les faons nouveau-nés ne dégagent aucune odeur, la jeune mère estima que ce problème-là était réglè.
Mais il faudrait veiller à ce qu'aucun ennemi ne découvrit accidentellement la cachette.
La daine gagna la lisière de la forêt et inspecta soigneusement le terrain découvert qui s'étendait autour du tronc abattu. Elle se fiait plus à son odorat qu'à sa vue peu développée. Elle reconnut différentes odeurs : celle d'une paresseuse marmotte couchée sur un rocher ne l'inquiéta guère; elle n'attacha pas plus d'importance au lapin à raquettes en pleine mue, qui échangeait le pelage blanc de l'hiver contre sa robe fauve d'été, non plus qu'aux deux écureuils bavards, ni aux geais querelleurs qui n'arrivaient pas à décider de l'emplacement de leur nouveau nid.
Mettant à profit toute sa science des choses de la forêt, Judy parcourut un cercle d'environ quatre cents mètres, sans jamais s'éloigner de plus de cent mètres de la retraite de ses faons. Puis elle les rejoignit, empruntant une sente tracée par des élans et des moutons des montagnes, qu'elle comptait utiliser régulièrement par la suite. Cette piste était assez loin du pied de la falaise pour qu'aucun carnassier ne pût lui tomber dessus de quelque corniche, et elle s'y sentait en sécurité.
Judy avançait hardiment, sans chercher à se dissimuler. Elle voulait, au contraire, donner l'impression qu'elle n'avait rien à cacher aux pumas ou aux lynx qui pouvaient se trouver tapis au flanc de la montagne. Sa ruse réussit d'ailleurs pleinement.
Carca, le carcajou aux jambes torses, l'observa un moment, mais conclut qu'elle ne devait pas avoir de petits; il ne tarda pas à se détourner pour aller chasser un lapin ou un écureuil. Jago, le lynx aux oreilles velues, examina la daine plus attentivement. Son odorat subtil discerna une faible odeur de lait. Il devina aussitôt qu'elle devait avoir des faons dans le voisinage, mais des habiles manoeuvres de Judy l'incitèrent à croire qu'elle gardait un emplacement situé au pied de la falaise.
Judy revint auprès du tronc et lança un doux "Ni". Les deux petits se levèrent d'un bond et se plantèrent de chaque côté de leur mère pour téter. Lorsque Judy estima qu'ils avaient assez bu, elle mit un terme à l'opération en enjambant simplement le tronc d'arbre. Les faons, incapables de la suivre, exécutèrent quelques cabrioles, puis retournèrent se pelotonner contre les racines.
Judy pouvait, à présent, partir à la recherche d'un buisson de cassis sauvage. L'ayant trouvé, elle se rassasia de jeunes bourgeons et s'apprêtait à rejoindre ses petits lorsqu'elle entendit des pas pesants dans la forêt. Sans hésiter, elle courut dans la direction du son.
A demi cachée derrière un sapin, la daine aperçut Wouf, un ours noir qu'elle avait déjà vu occupé à déterrer des mulots. Pour le moment, l'ours déchiquetait une vieille souche pourrie, examinant chaque morceau de bois dans l'espoir d'y trouver des larves.
Judy ne pouvait savoir ce que cherchait Wouf, mais elle n'aimait pas l'idée qu'un ours, fût-il aussi inoffensif que celui-ci, s'intéressât aux vieux troncs. S'il allait se mettre à déchiqueter celui derrière lequel étaient cachés les faons ? Elle n'avait jamais vu Wouf manger autre chose que des souris ou des mulots, mais elle n'ignorait pas que les ours dorment l'hiver et qu'au printemps ils doivent avoir grand-faim. Malheureusement, cet animal ne réagissait pas comme un puma : il ne la poursuivrait pas, si elle essayait de l'entraîner loin des faons. Judy ne savait vraiment pas comment détourner l'ours du tronc où dormaient ses petits.
Wouf acheva son travail sur la souche, dévora toutes les larves qu'il y trouva et, poussant un grognement de satisfait, partit précisément dans la direction que Judy redoutait de lui voir prendre. Elle le suivit, silencieuse comme une ombre. Lorsque l'ours s'arrêta pour inspecter un rocher qu'il soupçonnait abriter un écureuil, Judy s'arrêta également. Son angoisse s'accrut lorsqu'elle constata que, si Wouf continuait dans la même voie, il passerait à quelques pieds du tronc abattu.
Un vieux porc-épic vint se planter sur le chemin de l'ours. Celui-ci contourna le mangeur d'écorces, qui semblait une vivante pelote à épingles, et poursuivit sa route. Après avoir erré une demi-heure dans la forêt, Wouf s'arrêta au bord d'un ruisseau pour se désaltérer, puis repartit. Il ne paraissait pas avoir particulièrement faim, mais s'intéressait surtout aux arbres et aux buissons qu'il rencontrait.


A SUIVRE

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trublion 26/01/2017 07:31

il est certain que d' avoir des petits complique la tâche d' une daine.
La vie n' est pas facile pour les herbivores, mais il faut bien des prédateurs pour éviter une trop forte expansion !