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le monstre

Publié le par HITOYUME

Le monstre légendaire qui terrorisait la région s'appelait le Gourgour. Il était effroyable et sanguinaire mais personne ne savait à quoi il ressemblait exactement car les descriptions ne s'accordaient pas. Certains le disaient haut comme une maison de trois étages, couvert d'écailles et crachant le feu, d'autres le décrivaient comme ressemblant à s'y méprendre à un garde suisse affligé d'un léger strabisme. Des deux seules personnes vivantes à l'avoir aperçu, l'un passait sa vie à réciter des fables de La Fontaine à l'envers, l'autre était devenu le premier assistant de François Reichenbach.
Il tuait de préférence les vierges et les enfants les nuits de pleine lune et la nuit précédent l'ouverture du Sicob. Le reste de l'année, il se contentait des personnes ayant lu Husserl dans le texte. Certains disaient qu'il habitait une caverne dans le coeur de la forêt voisine, d'autres qu'il avait loué un emplacement à l'année dans le camping municipal. Un jour, les paysans qui avaient organisé une battue pour le déloger revinrent convertis au boudhisme et ayant mystérieusement tous en poche un ticket d'accès périmé aux remonte-pentes de Chamrousse.
Mais tuer et égorger n'étaient pas les seuls moyens de nuire du Gourgour. On disait qu'il envoyait des ondes maléfiques dont on ressentait les effets dans toute la région. De fait, depuis son apparition, aucun habitant de la contrée n'avait pu accéder aux internationaux de tennis et le parti communiste n'avait jamais dépassé les 12,5% de voix. On avait assisté à l'éclosion d'épis de blés monstrueux, de pommiers qui s'obstinaient à donner des cerises, de poireaux portant gravés sur leurs feuilles la déclaration des droits de l'homme, de pommes de terre couvertes de porte-jartelles et de bas résilles, d'asperges qui, à l'analyse, se révélèrent être des harengs saurs, mais qui avaient le goût de merguez, de laitues qui, à peine écloses, rallièrent le parti radical et de topinambours qui ressemblaient à s'y méprendre à des transistors et qui, une fois branchés, ne captaient que Radio-Tirana. On parlait de la naissance de veaux à trois pattes qui prétendaient tous être le fils d'Hitler, d'agneaux à deux têtes connaissant les rythmes du reggae à la perfection, d'un poulain qui, la nuit de sa conception, avait joué tout le haras au poker et avait perdu. On citait ces moutons dont la laine s'était révélée être des spaghettis bolognaises, ces vaches qui en guise de lait avaient donné des litres de balsamorhinol, ces fromages qui, après fermentation, s'étaient transformés en contrats d'assurance-incendie.
Et puis il y avait les sorts : tel agriculteur ne pouvait se lever s'il n'écoutait pas l'intégrale de Strockhausen en 16 tours, tel autre, garagiste, ne pouvait faire les vidanges qu'habillé en bigouden, tel autre encore, boulanger, ne pouvait exercer son métier s'il n'était pas muni des diplômes nationaux de chirurgien-dentiste et avait dû s'absenter de longues années pour passer les examens. On parlait de ce marchand de volaille dont les poules ne pondaient plus que des oeufs qui étaient des reproductions fidèles de la cathédrale de Chartres, qui avait dû se résoudre à s'établir comme marchand de souvenirs et qui avait fait faillite parce que Chartres était à 560 km de la région. Et encore citons le maire qui se transformait en fou meurtrier dès qu'il entendait la voix d'Enrico Machiasse (pardon Enrico Macias), le gendarme qui, du jour au lendemain, était devenu témoin de Jéhova et le curé qui, pour des raisons obscures, s'obstinait à peindre toutes les semaines son église aux couleurs d'un club de football différent.
Citons enfin, pour finir, le tour des méfaits du monstre, la manie qu'il avait d'envoyer aux villageois des lettres anonymes qui étaient complètement inefficaces, car, par un phénomène étrange, le Gourgour ne pouvait pas écrire sans remplacer les "e" par des "i". Ce qui fait que lorsqu'un paysan recevait une missive comme : "Chir Monsiiur. Votri fimmi couchi avic vitri miilliu imployi. Signi : un ami qui vous viut du biin", elle n'avait d'autre effet que de le faire éclater de rire, ce qui mettait quand même un peu de baume sur ses épreuves quotidiennes.
On lui attribuait enfin divers phénomènes dont on le rendait responsable surtout parce qu'on n'avait pas pu trouver d'autre cause. Ainsi en était-il d'une invasion de crocodiles, d'une épidémie d'orgelets et d'une forte vente des disques de Mireille Maqueue (pardon Mireille Mathieu). Et également du fait que le calendrier de la région était décalé d'un mois par rapport au reste du monde et que tous les efforts de la population pour y remédier avaient été vains : dès le 13 juin au soir, une sorte de frénésie saisissait les autochtones, et le lendemain, rien ne pouvait les empêcher de fêter le 14 juillet. Il en était de même pour les fêtes religieuses, les vacances et, curieusement, pour les cérémonies d'ouverture du plénum du comité central du PC soviétique.
Le Gourgour rendait donc la vie du pays difficile et on imagine aisément que les habitants n'en étaient pas à leur première tentative pour le chasser. Malheureusement pour eux, le monstre avait de redoutables moyens de défense. Le plus connu était que son approche communiquait une irrésistible envie de chier. Plus on approchait, plus l'envie augmentait, jusqu'à pousser le téméraire aventurier qui insistait à se rouler par terre, le ventre secoué par des diarrhées à répétition, proches de celles causées par le choléra ou par une photo de Danièle Gilbert (là, aucun pardon, pas de faute) en tenue légère. Sans compter que cette arme pernicieuse accentuait l'épouvante dans la contrée car chaque fois qu'un habitant ressentait une envie de déféquer naturelle et normale, il se demandait si ce n'était pas le Gourgour qui rôdait autour de sa maison. Le taux des constipations psychosomatiques allait croissant, ainsi que celui de la vente des laxatifs. Malheureusement comme l'utilisation de ces derniers provoquait de violentes coliques, la terreur ne faisait qu'augmenter car chaque victime s'imaginait que le Gourgour était derrière la porte des W.C. C'était un infernal cercle vicieux.
Comme la situation s'aggravait d'année en année, il fallut trouver une solution pour mettre un terme au fléau. Le club de pétanque du village décida de jouer un an sans cochonnet pour attirer l'attention des pouvoirs publics. Ils finirent par obtenir gain de cause et le gouvernement envoya une mission scientifique. Après de longues études, ils rédigèrent un rapport qui commençait ainsi : "Le monstre légendaire qui terrorise la région s'appelle le Gourgour. Il est effroyable et sanguinaire mais personne ne sait à quoi il ressemble exactement car les descriptions ne s'accordent pas..." et s'achevait ainsi : "Ils finissent par obtenir gain de cause et le gouvernement envoie une mission scientifique".
Bref, la situation n'avait pas évolué d'un pouce. La mission scientifique partit et le conseil municipal décida de ne plus sucrer les yaourts jusqu'à ce que le gouvernement prenne des mesures efficaces. Comme rien ne se passait, le conseil municipal décida de manger les yaourts sans petite cuillère et ils auraient été jusqu'à décider de les manger les mains attachées dans le dos si un événement n'était pas venu bouleverser la situation. Ce fut un article dans l'hebdomadaire "Ma maison Mon jardin" où le journaliste soulignait que le Gourgour était le dernier spécimen de monstre légendaire existant dans le monde entier, que c'était l'ultime authentique représentant des créatures d'épouvantes qui peuplaient les récits que faisaient nos grands-pères le soir devant la cheminée, que cette authenticité rustique qui fleurait bon le terroir était un privilège insigne pour les habitants de la région et que les cadres et les épouses lecteurs de "Ma maison Mon jardin" pourraient chiner dans tous les marchés aux puces les plus pittoresques du monde, ils pouvaient toujours s'accrocher pour trouver quelque chose d'aussi véridiquement ancestral et si authentiquement atavique que le terrifiant Gourgour.
A partir de là, les amateurs de véritable authenticité rustique et paysanne bébarquèrent par charters entiers dans la région, venant de tous les pays. Un tel flot de bénéfices se déversa sur les habitants que plus personne ne songea à se débarrasser du Gourgour.
Alors quand le Gourgour constata que tous les méfaits nouveaux qu'il se creusait la tête à inventer ne servaient qu'à remplir les tiroirs-caisses des villageois, il en vint à conclure que la dernière saloperie qu'il pouvait faire à ces cons-là était de se tirer au plus vite, ce qu'il fit.
Il se déguisa en la dernière colonne en partant de la gauche du péristyle de l'église de la Madeleine à Paris, il se substitua habilement à celle-ci et il entra pour de bon dans la légende.
On n'entendit plus parler de lui. Il ne subsiste à présent plus aucun signe de l'existence du Gourgour, si l'on excepte la quantité anormalement élevée d'étrons qui entourent un des piliers du fronton d'un des plus célèbres monuments de la capitale.

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trublion 10/01/2017 08:01

et bien je vois que tu t' es défoulé !
Mais n' oublie pas qu' il y a pire que Stockhausen, il y a la musique atonale de pierre Boulez