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le mousse du Cornouailles

Publié le par HITOYUME

Le mousse et le second ne se connaissent que depuis deux heures et ils sont déjà une paire d'amis. Le second achevait de recruter l'équipage du "Cornouailles". Il ne lui manquait plus qu'un mousse. Il a rencontré Tom dans une ruelle du port, au fond d'une maison étroite vers laquelle on l'avait aiguillé. Tom y vit avec sa maman, qui avait autrefois pour mari un gabier de la Marine royale, mais qu'un boulet français a fait veuve.
L'accord s'est conclu :
- On appareille demain. Je t'emmène...
Depuis toujours Tom veut être main, lui aussi. Sa maman, en pleurant un peu, lui a empaqueté son petit baluchon dans un grand mouchoir noué aux quatres coins? Et en route...
- Tu dormiras ce soir à bord, mon garçon, ça t'habituera.
Et voilà pourquoi, à l'heure où la nuit tombe, dans une auberge du port de Liverpool, Tom écoute un marin à casquette noire et moustache rousse lui expliquer combien, du fait de la mer et de ces satanés corsaires français, il est noble et difficile d'être mousse sur un navire marchand de la marine anglaise en 1799.
Le lendemain à l'aube, par beau temps et vent arrière, le "Cornouailles", emportant vers les Antilles une cargaison de drap et un mousse tout neuf, sort du port et fait voile vers la haute mer.
Le "Cornouailles" est un brick, un beau bateau à deux mâts, portant fièrement ses voiles carrées et ses cacatois. Il est solide, trapu, bien assis sur l'eau, pas très grand, mais il étale convenablement et remonte bien au vent. Toutes qualités qui lui permettraient éventuellement d'échapper à un de ces diaboliques corsaires français qui, non seulement sont d'une bravoure immense, mais possèdent aussi d'incomparables qualités de marins.
Or, il est midi et l'on vient de perdre les côtes de vue quand l'homme de vigie signale une voile montant de l'horizon. La voile grandit, et Tom, venu prendre sur la dunette les instructions du capitaine, voit qu'un pli soucieux barre le front de Monsieur Brown, le second.
Pendant presque tout l'après-midi, les deux bateaux font route de concert, mais la voile inconnue se rapproche régulièrement. Puis, vers 4 heures, elle est soudain beaucoup plus près. Les deux navires ont l'air de deux animaux qui se préparent à se sauter dessus. Tous deux, en effet, se méfient. C'est que, en ce temps-là, il y a des navires de guerre camouflés en marchands, des marchands anglais qui se dooent la silhouette de corsaire français, des corsaires qui prennent les allures d'inoffensifs pêcheurs... Jamais la mer n'a été aussi peu sûre qu'en ces années où sévit la guerre entre la France et l'Angleterre. La Manche est infestée de pillards. Même le pavillon ne signifie rien; il est admis, il est courant qu'un navire corsaire arbore le pavillon d'une nation neutre ou ennemie pour mieux tromper le bateau qu'il veut attaquer et qu'il n'envoie ses vraies couleurs qu'au moment de l'abordage.
Aujourd'hui, il ne faudra pas si longtemps pour démasquer l'ennemi. Oui, c'est bien un corsaire français. Ses intentions belliqueuses ne font plus de doute. Tom voit Monsieur Brown faire dévoiler les canons arrimés sur le pont. La fièvre et l'inquiétude s'allument sur le "Cornouailles". Tout le monde se démène. Seul Tom n'a rien à faire dans l'agitation générale. On l'a oublié. Il saute dans la chaloupe de sauvetage, se blottit sous la bâche. C'est là que soudain, le secoue le premier coup de canon.
Tom risque un oeil. L'ennemi est maintenant tout près. Tom peut voir son grément, ses superstructures et, sur le pont, de petites silhouettes qui courent en tous sens.
Sur le "Cornouailles", Monsieur Brown vient de tirer son pistolet et descend sur le pont pour donner des ordres. Le capitaine l'accompagne. Tom les voit passer tout près de lui et surprend quelques phrases de leur conversation :
- Je le reconnais, dit le second. C'est Jacques Fourmentin.
- Celui que l'on a surnommé le baron Bucaille ?
- Oui.
- Diable ! Il ne fera pas de quartier...
Tom se souvient d'avoir naguère, à Lverpool, le soir, sur le port ou sur le pas des portes, entendu raconter les exploits de Jacques Doudart-Fourmentin et de ses trois frères, tous quatre fils d'un pêcheur de Boulogne, tous quatre devenus corsaires, et dont aucun n'a jamais perdu un navire.
Tom a peur...
Revenu sur la dunette, le capitaine regarde s'approcher le corsaire. Le "Cornouailles" pourrait tirer, mais il attend encore. fatale prudence...
A la dernière seconde, le corsaire semble se retirer. Que se passe-t-il ?... Sur le "Cornouailles", le capitaine croit à une dérobade. Il gouverne sur le fuyard, mais c'était une ruse du Français, et le "Cornouailles" heurte le corsaire "en belle", c'est-à-dire par travers. Son beaupré se prend dans les haubans et les cordages de l'ennemi, et le commandant comprend trop tard qu'il a été joué.
Ses canons ne lui servent plus à rien puisqu'ils sont disposés sur les côtés de son bateau. En revanche, il est à la merci des boulets de son adversaire et le capitaine anglais peut voir à travers les ouvertures des sabords du corsaire les gueules noires des canons qui vont tirer. Il est perdu. Un fracas s'élève, et les deux bateaux s'enveloppent de fumée. De tout un bord, à bout portant, le Français vient de tonner, et le "Cornouailles" n'est déjà plus qu'une épave.
Un boulet a emporté le château arrière. Le "Cornouailles" est à demi démâté. La décharge française a enlevé le grand mât, lacéré les voiles, déchiqueté les cordages. Sur le pont, les hommes se débattent dans la toile et les haubans. L'air est plein de cris.
Sauter d'un navire sur l'autre n'est qu'un jeu pour les corsaires qui pratiquent quotidiennement ce genre de sport. Leurs gabiers perchés dans la mâture ont aussi jeté sur le "Cornouailles" des grappins. Les deux bateaux sont maintenant attachés l'un à l'autre et, du corsaire, arrivent des démons hurlants qui brandissent des sabres.
Le combat ne sera pas long.
Des marins anglais tentent de résister. Ils tombent. D'autres fuient en désordre et s'engouffrent par des écoutilles pour chercher refuge dans les entreponts, d'où l'assaillant les fera sortir tout à l'heure, mains en l'air, prisonniers. Monsieur Brown et le capitaine, assis par derrière, n'ont pas le temps de se défendre. on les enferme dans leur cabine. La bataille cesse. Le corsaire prend le "Cornouailles" en remorque. En route... Le voyage vers les Antilles n'ira pas plus loin. Le "Cornouailles" sera une nouvelle "prise" pour le terrible baron Bucaille, et la belle cargaison ira enrichir les Français.
- Où va-t-on ?
- A Ostende.
Et Tom, toujours sous sa bâche, tremble comme une feuille.
La Mer du Nord est bientôt traversée. Ostende est en vue. A bord du "Cornouailles" une demi-douzaine de corsaires commencent déjà à faire l'inventaire de ce qui s'y trouve. L'un d'eux parcourt le pont fouille deci-delà, inspecte les recoins, soulève la bâche de la chaloupe et pousse un cri...
Faire peur à un corsaire !... pour son premier voyage. Tom n'aurait pas osé espérer un tel succès !
Mais l'heure n'est pas à la plaisanterie. Saisi vivement par le col, le garçon est emmené. A l'autre bout du pont, deux hommes devisent, un grand et un petit, et le grand, les mains derrière le dos, est un personnage énorme, avec une moustache agressive et un sabre interminable qui lui bat les mollets. On pousse devant lui le mousse éperdu. L'homme daigne baisser les yeux sur le petit garçon.
- Encore un prisonnier ?
- Nous l'avons trouvé dans la chaloupe capitaine.
Capitaine ?... C'est donc là ce terrible capitaine Fourmentin, ce baron Bucaille dont le seul nom fait trembler tous les marins anglais dans un large rayon autour de Boulogne ?...
Tom se sent défaillir. Il a beau s'être promis d'avoir du courage, il ne peut empêcher une larme de couler sur sa joue.
L'étonnement cloue sur place le baron Bucaille. Il a regardé plus de cent fois la mort les yeux dans les yeux. Il a affronté les plus terribles dangers, le fracas du canon ne lui fait pas peur, mais un gamin qui pleure, ça le désarme...
- Pourquoi pleures-tu ?...
Le mousse connaît un peu de français. Assez pour comprendre la question et pour y répondre.
- J'ai peur d'être prisonnier, capitaine. A mon âge...
L'officier réfléchit un instant.
- C'est juste. Eh bien, je vais faire quelque chose pour toi. Tu ne seras pas prisonnier. Je vais te ramener chez moi. Ma femme te soignera. Tu seras élevé avec mes fils et, quand la paix reviendra, tu retourneras auprès de ta mère.
Et ainsi fut fait. Cette histoire, à quelques détails près, est vraie. Les corsaires n'étaient pas nécessairement des brutes au coeur de pierre...

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trublion 17/01/2017 06:59

Entre pirates et corsaires, les voyages en mer n' étaient pas des sinécures, et plus d' un devait frissonner quand il entendait " pas de quartier " !
Heureusement qu' il y avait des prisonniers dans les deux camps pour les échanges.
Et que peut un navire marchand contre un corsaire