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outre les championnats

Publié le par HITOYUME

Outre les championnats par élimination directe « arborescente » avec catégories de poids, adoptés depuis 1950 pour le judo et le karate (ainsi que par les disciplines similaires), il existe les « rencontres en ligne », héritées des défis entre clans de samurai du passé, et qui sont animées d’un état d’esprit fondamentalement différent. Jusque vers les années 1960, presque tous les sensei de judo et de karate terminaient leurs cours en plaçant leurs élèves sur deux lignes, et ils les faisaient combattre en randori (judo) ou en jiyu gumite (karate) selon le système des « rencontres en ligne ». Cette petite compétition « privée » était suivie d’une « prise en main » (très attendue …) du dojo : le sensei saluait la ligne gagnante et faisait randori ou kumite avec chaque élève de cette ligne. Avec l’enseignement de masse, cette tradition se fit de plus en plus rare et la majorité des milliers de sensei « diplômés d’état » ne furent plus en mesure (ou n’eurent plus le goût) d’entretenir leur condition physique et d’asseoir leur autorité sur leurs élèves … en leur « fichant la pâtée » à chaque fin de cours. Dommage pour les élèves. Dommage pour les sensei. Dommage pour l’art martial lui-même. Dommage pour le « do ». Car le combat en ligne est le plus proche du combat guerrier. Il est une « voie » majeure pour l’accomplissement de soi, parce qu’il favorise les conditions nécessaires pour le sen no sen (« initiative sur initiative ») qui consiste à attendre ou à provoquer l’attaque de l’adversaire, et à anticiper cette attaque en avançant « sans crainte et de toute notre âme » pour projeter (dans les budo de saisie, tel que le judo ou dans le karate ancien) ou pour frapper, jusqu’à la défaite totale concrétisée par l’abandon ou par la perte de connaissance.
Le combat en ligne est la source (la voie) des vertus les plus élevées : maîtrise de soi, « présence » de soi, vacuité mentale, ne pas attaquer le premier, intuition, esprit de décision, pugnacité, courage et absence de peur de mourir. La voie martiale ne permet aucune illusion ni aucune confusion. Ainsi, pour ne prendre qu’un exemple, le sen no sen permet de comprendre que la vacuité mentale est très différente du vide mental obtenu par la méditation. La « rencontre en ligne », n’a rien de similaire avec le « championnat par élimination directe » ni même avec le « championnat par équipes ». Je peux d’autant mieux vous en parler que j’ai participé à ces trois formes de « shiai » en tant que combattant ou arbitre … et très souvent en tant que spectateur. Une « rencontre en ligne » dite aussi « échange » voire même « compétition en ligne » est une forme de duel collectif, très différent du duel individuel ou d’un championnat par sélection directe ou par équipe. Elle était, durant l’époque héroïque des bujutsu et des budo, le moyen de tester et de comparer la valeur « absolue » d’un style ou d’une école, et non pas de sélectionner un « champion » respectant des conventions … changeantes selon les modes du moment.
En 1885 et 1886, ainsi que vous le savez très certainement pour l’avoir lu ou pour l’avoir vu dans le premier film du cinéaste Kurosawa « Sugata Sanshiro », le Judo Kano du Kodokan fut opposé deux fois aux écoles de jujutsu les plus renommées, pour que soit désigné le style le plus apte à instruire la Police Nipponne. Ces deux « rencontres en ligne » mémorables, qui décidèrent du destin du judo, eurent lieu dans le dojo de la Préfecture de Police de Tokyo. Le judo en sortit vainqueur.  En 1938, ainsi que vous ne le savez probablement pas (cet incident était connu mais en parler était « tabou »), le Shotokan de Tokyo se sentit offensé par les propos d’un maître Goju ryu de Osaka, mettant en doute l’efficacité du Karate Funakoshi lors d’un combat à  frappe réelle. Yoshitaka Funakoshi et Shigeru Egami, accompagnés de leurs meilleurs disciples, descendirent à Osaka pour un « dojo yaburi » (« casser le dojo »). La rencontre eut lieu « en ligne ». Le Karate Shotokan fut battu. On a eu très peu de précisions sur cette rencontre en ligne, mais elle fut probablement très « vigoureuse » car elle traumatisa à vie les maîtres du Shotokan. Il est dit que c’est pour cette raison que ce dernier organisa ses propres championnats après guerre et qu’il ne participa jamais à un championnat tous styles. Cet incident authentique a été relaté dans plusieurs ouvrages de Donn Draeger et de Roland Habersetzer. Il ne signifie pas une infériorité du style de maître Funakoshi, mais il confirme l’opinion de ce dernier que la surestime de soi est dangereuse.
Ce qui différencie le championnat par élimination directe, de la rencontre en ligne est que dans cette dernière :
- le nombre de combattants est rarement supérieur à dix ou quinze
- vu que la réputation d’un style ou d’une école est en jeu, les participants ne s’inscrivent pas librement, ils sont choisis (dans une rencontre en ligne de fin de cours, le sensei choisit qui il veut et les débutants … regardent)
- il n’y a aucune limite de temps et les interdictions sont réduites au strict minimum. Ainsi, à l’époque héroïque, tous les coups étaient autorisés en judo ainsi que les projections, les luxations et les strangulations en karate. (dans une rencontre en ligne de fin de cours, le sensei annonce ce qui est interdit et ce qui est autorisé, mais en respect avec l’esprit martial).
- L’arbitre a un rôle secondaire. Il n’est présent que pour éviter le manque de « martiale attitude », et pour donner le signal de salut avant et après chaque combat. Il ne décide pas de la victoire, c’est le perdant qui doit reconnaître lui-même sa défaite, soit en abandonnant, soit en disant « maitta », soit en frappant du plat de la main le sol ou l’adversaire. (il en est de même, en tout, dans une rencontre en ligne de fin de cours).
- Les combattants s’affrontent de la façon suivante : les combattants de la ligne A et ceux de la ligne B se font face, assis sur les talons. Ils se salent traditionnellement. Le premier combattant de la ligne A ‘A1) se lève, ainsi que le premier de la ligne B (B1). Ils s’approchent l’un de l’autre et se saluent debout.
- Ensuite, ils s’affrontent selon leur discipline, le judo, le karate ou un autre art de combat. Supposons que le vainqueur du premier combat soit A1. Dans cette éventualité, A1 et B1 se saluent, A1 reste debout au centre et le vaincu, B1, retourne s’asseoir à la première place de sa ligne B. Le second adversaire de la ligne B (B2) se lève et fait face à A1, ils se saluent et combattent. Si A1 bat B2, ce dernier va s’asseoir et A1 rencontre B3, B4 etc … jusqu’à ce qu’il soit lui-même battu. Si, à titre d’exemple, A1 est battu par B5, dans ce cas A1 va s’asseoir et A2 se lève pour combattre avec B5. Et ainsi de suite.
- La ligne perdante est celle dont tous les combattants ont été battus les premiers. Théoriquement morts, martialement parlant… puisqu’ils ont eux-mêmes reconnu leur défaite.
- Il est arrivé que le premier de la ligne A batte tous les combattants de la ligne B les uns après les autres. Saigo le fit en judo ! Ce qui ne prouve certes plus la valeur d’un style ou d’une ryu, mais la performance est remarquable et elle est considérée comme valant victoire totale de sa ligne.
Durant une « rencontre en ligne », les spectateurs ont le souffle coupé, comme avant un exploit au cirque ou dans un stade. Même après chaque combat, l’ambiance n’a rien de comparable avec le joyeux charivari des championnats actuels … où un néophyte ne comprend pas trop pourquoi tant d’interruptions et de décisions aboutissent à une mystérieuse victoire théorique et subjective. Dans des rencontres en ligne, j’ai même assisté à de vigoureuses protestations de spectateurs lorsque l’un d’entre eux acclamait un gagnant ou encourageait un combattant. Il ne faut pas confondre la « compétition en ligne » avec un « championnat par équipes », de judo ou de karate, dans lequel deux lignes de combattants sont également face à face (habituellement rangés dans l’ordre des catégories de poids), et où chaque combattant affronte seulement son vis-à-vis. Dans un « championnat par équipes », l’équipe gagnante est celle qui totalise le plus de « points » en final, selon une comptabilité déroutante martialement parlant :  victoire à 100% (ippon), victoire à 50% (waza ari), « quart de point », « avantage », « avertissement léger » (shido), « avertissement lourd » (chui), « disqualification » (hansoku make) et décision en cas de nul.
Comme une femme ne peut pas être « un peu enceinte », « à demi enceinte »etc, est-il raisonnable de prétendre que sur un champ de bataille un homme puisse être « un peu mort », « à demi mort », « légèrement mort ». La victoire dans une rencontre en ligne est « claire et sans bavures »… comme on le dit sportivement. J’ai écris cet article dans l’espoir qu’un nombre élevé de sensei dignes de ce nom organisent plus souvent des rencontres en ligne à la fin de leurs cours, et qu’ils se montrent à la hauteur de la confiance que leur apportent leurs élèves… en affrontant ces derniers, ou si leur âge ne le leur permet plus, de se faire remplacer par leur « ichiban ».

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trublion 30/01/2017 07:52

là, j' apprends, et je te dirais que je préfèrerais assister à des rencontres en ligne, plutôt qu' à des championnats.
je trouve bien aussi d' opposer différentes disciplines