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docteur Voyage

Publié le par HITOYUME

L'homme en face de moi se faisait appeler Docteur Voyage. Il possédait un regard doux qui semblait vous réchauffer quand il se posait sur vous. Une voix feutrée dont les modulations mettaient l'esprit en totale confiance. Sa barbe fine et ses cheveux longs accentuaient encore l'impression de bienveillance que tout son être dégageait.
J'étais assis en tailleur, lui en lotus. Je n'étais pas assez souple pour, comme lui, poser les pieds sur mes cuisses, et ma position, pourtant simple, éprouvait douloureusement les muscles de mes jambes. Je n'étais pas très à l'aise, mais le Docteur Voyage me rassura en quelques mots.
Je fermai les yeux et écoutai ses paroles. Je me concentrai sur mon souffle pendant quelques minutes en essayant d'être un petit caillou s'enfonçant dans une eau calme.
J'étais venu ici sur les conseils d'un ami qui ne jurait que par le Docteur Voyage, en affirmant que celui-ci avait littéralement changé sa vie. Mon ami était un dépressif chronique qui supportait sur ses épaules le poids du monde. Moi, j'avais simplement envie de donner un sens à ma vie, et la méthode du Docteur Voyage m'avait intrigué.  D'après mon ami, en une seule séance avec lui, on apprenait  à sortir de son corps pour observer son existence d'un oeil nouveau, pour voir sa propre vie depuis un angle inédit. En disant cela mon ami avait souri. Son visage s'était éclairé. Le fait était suffisamment rare pour que cela m'oblige à tenter l'expérience.
Les yeux fermés, je laissai se développer en moi un sentiment de bien-être, une sérénité voluptueuse. Docteur Voyage se mit à chanter. Son timbre caressant émit une seule et unique note, en continu. J'eus le sentiment que cette note entrait en moi pour envelopper chacune de mes cellules. C'était très agréable. Mon esprit semblait s'engourdir et j'éprouvai un réel bonheur à être là. Je pensai à mon ami et à son sourire. J'étais bien, paisible, empli d'allégresse. Le Docteur Voyage possédait une indéniable faculté à rendre heureux.
Et puis, soudain, je quittai mon corps. Cela commença par un doux vertige, comme si j'étais assis sur du sable et qu'une énorme taupe creusait le sol, sous mes fesses. Ensuite, un frisson monta en moi, et je m'élevai.
L'expérience était fabuleuse. Mon esprit sortait de mon être, par la tête, comme un nuage de vapeur s'échappant d'une bouilloire. Je me vis, assis en tailleur, le dos légèrement voûté, la bouche étirée par un sourire béat. Je vis le Docteur Voyage, face à moi, concentré. Je flottai dans l'air de cette petite pièce située bau troisième étage d'un immeuble ordinaire. J'étais léger, plus léger que la fumée d'une cigarette, et je frôlais le plafond pour nous observer depuis les hauteurs. C'était extraordinaire. Je vivais un moment intense, j'étais en pleine extase. J'avais envie d'exprimer mon ressenti en riant, mais mon corps demeurait immobile, dessous moi, détaché de ma conscience. Je me répétais : "Wouah ! Quel pied ! C'est génial !", mais ne bougeait pas un cil. Cela dura plusieurs minutes. Je restai en suspens, à deux mètres de moi environ, circulant autour du lustre comme un nuage poussé par le vent. J'avais le sentiment de contrôler mes déplacements, mais en même temps, je me sentais dériver à la manière d'un sac en plastique pris dans le courant d'une rivière.
J'attendais de regagner mon corps pour ouvrir les yeux et dire au Docteur Voyage tout le bien que je pensais de lui. Mais étrangement, cela n'arrivait pas. Et je me vis ouvrant les yeux, redressant la tête, dépliant mes jambes. J'étais toujours en l'air, à regarder la scène depuis le plafond, et là, en bas, mon corps se remettait en mouvement.
- Merci Docteur. C'était... très agréable. Vraiment.
C'était moi qui parlait, mais pas vraiment. C'était juste ma bouche qui s'actionnait, mes cordes vocales qui vibraient, mais en réalité, je n'y étais pas. Je me trouvais toujours en dehors de mon être.
J'essayai de parler, de crier, depuis là-haut, mais ma volonté se heurtait au vide. J'étais impalpable, une pensée, rien de plus, je n'avais aucun moyen de m'exprimer.
En bas, mon corps salua le Docteur Voyage, quitta l'appartement. Je le suivis, naturellement, sans comprendre réellement de quelle manière je me déplaçais. Un fil invisible nous liait, je me faisais l'effet d'être une baudruche gonflée à l'hélium, promenée par mon propre corps devenu étranger.
Dans la rue, une sourde panique monta en moi. Pourquoi ne réintégrai-je pas mon organisme  ? Par quelle malédiction mon esprit planait toujours à trois mètres du sol ? Et surtout comment se faisait-il que mon être poursuivait son existence sans se rendre compte que je ne l'habitais plus ?
Je pris le bus et rentrai chez moi, je me préparai un café, je m'installai devant mon ordinateur. Depuis mon plafond, je m'observai en train de répondre à mes courriels, de faire un tour sur Facebook, de lire quelques nouvelles. Je me comportais de manière parfaitement habituelle, alors que ma conscience se trouvait ailleurs. Je téléphonai à mon ami, celui qui m'avait aiguillé vers le Docteur Voyage.
- Etienne ?... Oui, j'en sors... Fantastique... Je me suis senti immédiatement apaisé... C'est ça, c'est vraiment dingue... Je le recommenderai, oui, c'est sûr...
Je raccrochai sans avoir fait une seule fois allusion à ma sortie de corps. C'était comme si mon être matériel ignorait que mon esprit l'avait quitté. Comme si nous étions deux entités distinctes n'ayant pas vécu la même expérience. Je ne pouvais plus agir sur ma personne. Mon enveloppe corporelle était douée d'autonomie et je n'étais plus en phase avec elle. Une grande tristesse me saisit. Je me sentais abandonné par moi-même.
La journée s'écoula ainsi. Spectateur de mes mouvements, je m'examinai de loin. La nuit, je restai éveillé à me contempler dormir.
Le lendemain, j'allai au travail. Je discutai avec mes collègues, mangeai à la cantine, plaisantai. J'étais en forme, on m'en fit même la remarque. Je ne dis rien concernant ma visite chez le Docteur Voyage. Et de là-haut, j'observai mon comportement quotidien en me trouvant ridicule. Car j'ignorai qu'il y avait eu un problème. J'étais trop naïf pour soupçonner qu'un disfonctionnement était apparu, ou alors c'était peut-être pire : je me cachais la vérité à moi-même.
Les jours s'écoulèrent et je ne cessai de réfléchir. Depuis mon poste d'observation, à deux mètres environ du haut de mon crâne, je cogitai à la manière dont j'allai pouvoir me tirer de cette affaire. Aucun signal ne m'indiquait que la situation allait changer d'elle-même. Je devais agir, mais comment ?
Au bout d'un moment, j'ai compris que seul le Docteur Voyage pourrait régler le problème. Et que, bien entendu, je ne me trouvais pas dans cet état par hasard. Pour réintégrer mon corps, j'allais devoir payer.
N'étant plus qu'un esprit flottant, la seule faculté qui me restait était celle de la concentration. Je consacrai donc tous mes efforts à canaliser mon attention sur l'argent. Mon organisme, qui avait repris le cours normal de son existence, n'avait apparemment aucune intention d'aller rendre une nouvelle visite au Docteur Voyage. Je devais parvenir à la convaincre à force de travail mental. Pour cela, je ne pensai à rien d'autre. L'argent et le Docteur Voyage. Tout le reste, je l'écartai.
Je ne sais pas combien de temps cela m'a pris. Les jours et les nuits filaient, et je restais focalisé sur mon but : m'exhorter à aller payer le Docteur Voyage afin que je retrouve ma place dans mon organisme. Un matin, au lieu de me rendre au boulot, je m'arrêtai devant un distributeur de billets et je retirai 500 euros. Puis je pris le bus pour me rendre chez le Docteur Voyage.
J'avais réussi. J'étais parvenu à influer sur mes mouvements pour arriver à mes fins. Je possédais donc ce pouvoir. Le Docteur Voyage n'eut pas l'air étonné de me recevoir. Il prit l'argent que mon bras lui tendait. Il me fit asseoir à la même place qu'auparavant. Il me demanda de me concentrer sur mon souffle. Je fermai les yeux. Il chanta.
La séance dura une demi-heure. A son terme, je me trouvais toujours au même endroit, collé au plafond. Le Docteur me serra la main, et me donna rendez-vous la semaine suivante. Puis, alors que je passais la porte d'entrée, il se tourna vers moi.
Vers moi, là-haut, au-dessus de moi. Il m'adressa un sourire. Il me voyait. Il ne pouvait pas regarder comme ça, en l'air, pour rien. Il me voyait bel et bien. A voix feutrée, il me dit :
- Mille...
Puis il m'adressa un petit signe de la tête, comme pour conclure un pacte secret.
Mon corps se retourna.
- Vous avez dit quelque chose ? demanda mon corps.
- Non, non, lui répondit le Docteur Voyage. Je pensais tout haut.
Le salaud. Il savait très bien ce qu'il faisait. Il me tenait. Je n'avais pas le choix. Mentalement, je me répétai :
"Mille... mille... mille...", je ne songeai à rien d'autre.

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trublion 07/02/2017 08:09

je ne serais pas étonné que certains utilisent l' hypnose à des fins malhonnêtes !
J' ai vu une émission qui parlait de ces rares personnes capables de quitter leur corps et de se rendre ailleurs, et étant capable de répéter ce qu' ils y voient