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la mort n'était pas au rendez-vous

Publié le par HITOYUME

Ceci se passait en Islande, l'an dernier.
Nous devions, Bob et moi, explorer quelques régions désertes et sauvages du pays, notamment le Stary Jökull.
Nous nous étions installés dans le "beer" de Thorsen : c'était la métairie la plus proche des glaciers.
Un après-midi, je partis me promener dans un petit bois qui se trouvait à une heure de marche environ de la ferme. Encaissée entre deu collines, cette forêt en miniature se composait d'arbres chétifs, guère plus hauts que moi, ce qui, pour l'Islande, n'en est pas moins une fort belle taille. Je m'enfonçai dans les brousailles, dans l'espoir de découvrir une plante inconnue ou quelque fleur rare. L'endroit était particulièrement humide et les sapins étaient plus couverts de mousse que d'aiguilles. Une famille de renards détala brusquement entre mes jambes. J'avais interrompu ses ébats. Jamais aucun paysan ne venait se promener dans le bois; ses hôtes à quatre pattes pouvaient donc y gambader en toute sécurité...
Soudain, j'aperçus entre les branches la tache blanche d'une tente. Je hatai le pas, tout joyeux. Il faut avoir vécu durant des mois dans un pays sauvage, avec des paysans taciturnes, pour comprendre le plaisir qu'on éprouve à rencontrer des campeurs de la ville qui, comme vous, sont venus explorer un coin perdu...
Tout en marchant, je sifflai une marche militaire, dans le dessein de prévenir les estivants de mon arrivée. Mais rien ne bougea, personne ne me répondit.
- Sans doute sont-ils en promenade ! pensai-je.
Je continuai à m'approcher. Un lièvre bondit hors de la tente et s'enfuit à travers les taillis. Je fus frappé par le silence et par l'atmosphère de mystère qui régnaient dans la petite clairière.
A l'endroit où les campeurs avaient construit leur feu, quelques brins d'herbes croissaient, au milieu des cendres dispersées. Une gamelle emplie d'eau de pluie traînait à quelques pas, avec deux cuillères rouillées. Une serviette pendait à une corde; mais la corde et la serviette étaient couvertes de mousse et la tente s'était en partie effondrée...
L'angoisse m'étreignit. Je me glissai en rampant à l'intérieur de la tente. J'y trouvai un désordre indescriptible : des couvertures, des provisions, deus sacs à dos, des objets de toilette gisaient pêle-mêle. Mais ce n'était pas tant le désordre qui m'effrayait : je savais par expérience que chez tous les bons campeurs, au bout d'une semaine, l'intérieur d'une tente revêt cet aspect-là ! Non, ce qui me bouleversait, c'était l'état dans lequel se trouvait le matériel : les couvertures et sacs à dos pourris et déchirés, les provisions gâtées...
Au milieu de ce fatras, j'aperçus un carnet de notes. Je l'ouvris : l'encre était à demi-effacée, et on ne pouvait plus lire grand-chose. Je le fourrai dans ma poche et repris en courant le chemin de la ferme.
Je montrai ma trouvaille à Bob. c'était le journal d'un jeune norvégien; l'auteur y avait notées, au jour le jour, ses découvertes et ses aventures. Il semblait aimer beaucoup les fleurs, et ce détail me le rendit sympathique. Sur la dernière page nous lûmes : "Le 17-7-2012- Ce matin, j'ai montré une image de l'Orchis Sulfarera à un berger de la ferme Thorsen. Il prétend que cette plante, dont les botanistes croient l'espèce disparue, pousse à mi-hauteur d'un petit précipice, situé à une centaine de mètres derrière notre tente. Nous irons v oir demain !".
Nous interrogeâmes Thorsen et le vieux berger. Ce dernier nous indiqua l'endroit où, bien des années auparavant, il avait trouvé l'Orchis Sulfarera. Nous décidâmes, Bob et moi, de partir à la recherche de cette plante rare : peut-être aussi trouverions-nous au fond du ravin les corps des deux jeunes gens, dont nous étions certains à présent qu'ils avaient dû périr.
Ce précipice avait des parois à pic. Les rayons du soleil ne devaient jamais l'atteindre, car la roche était couverte d'une épaisse mousse brun-sale. Un seul arbre se dressait au bord de l'abîme. C'était autour de son tronc, sans doute que les jeunes gens avaient fixé la corde dont ils s'étaient servis pour atteindre le fond : on apercevait encore sur l'écorce une trace plus claire. Nous fîmes comme eux, et la descente commença.
Nos chaussures dérapaient sur la mousse humide dont étaient couvertes les parois et force nous fut de nous laisser glisser. Le chanvre nous brûlait les doigts. Jamais nous n'avions entrepris auparavant une expédition aussi dangereuse. Au bout d'un quart d'heure, nos mains s'engourdirent, nos bras semblaient de plomb... Un piolet planté dans une crevasse nous confirma que nous suivions bien les traces de nos prédécesseurs. Nous nous arrêtâmes un moment, pour détendre nos muscles et tâcher de nous réchauffer les doigts. Une brume épaisse et jaunâtre flottait au fond du précipice, et l'air que nous respirions était saturé de souffra.
Nous reprîmes la descente. Tout à coup, Bob murmura, les dents serrées :
- Regarde, à gauche !...
Je tournai la tête et vis un crampon enfoncé dans la roche : une corde y pendait... Nous descendîmes encore un peu. Nous ne pouvions presque plus respirer. Les exhalations délétères qui montaient de l'abîle nous prenaient à la gorge. Nos mains et nos genoux étaient en sang...
- Remontons ! murmura Bob.
Les mains crispées, j'essayai d'obéir. Mais mes chaussures glissèrent sur le granit couvert de mousse; mes bras, sans force, étaient incapables de me hisser; je suffoquais. Au bout de dix minutes d'efforts, nous n'avions progressé que d'un mètre. La panique s'empara de moi : je compris que nous allions subir le sort des malheureux Norvégiens...
- Bob, dis-je, je n'en puis plus !
- Essaie d'avancer encore un peu. Il le faut... Tâchons de nous élever au-dessus des vapeurs de souffre... d'atteindre le piolet...
Je sentais mon coeur battre violemment. Je ne sais pas où je trouvai la force de me hisser jusqu'au piolet, mais il me sembla que cette ascension dura un siècle. J'eus encore juste assez de conscience pour attacher la corde qui m'enserrait la taille autour du manche de l'outil, puis je perdis connaissance.
Quand je revins à moi, j'étais couché au bord du ravin. Bob était étendu à côté de moi. Le fermier et ses fils nous entouraient. Voyant que nous tardions à rentrer à la ferme, ils s'étaient inquiétés et ils avaient décidé de partir à notre recherche. En approchant du ravin, ils avaient entendu appeler au secours.
Les trois hommes nous avaient hissés jusqu'au bord de l'abîme.
Quelqu'un mit un flacon d'eau-de-vie entre mes lèvres. Je me sentis revivre : je me redressai. Mes yeux se posèrent sur l'herbe ensoleillée, que j'avais bien failli ne plus jamais revoir. Et, brusquement, à quelques pas de notre arbre, je distinguai une grande fleur d'un jaune verdâtre et d'u ne forme bizarre. Je crus tout d'abord que la fièvre me donnait des hallucinations. Mais au même instant, Bob me fit signe : il l'avait remarquée, lui aussi. L'Orchis Sulfarera, pour laquelle les deux jeunes Norvégiens étaient morts, et pour laquelle nous avions failli mourir, nous aussi, croissait, à portée de la main, au bord du précipice !...

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trublion 25/04/2017 07:13

Une passion mortelle dans un tel contexte !
Mieux vaut alors s' organiser plus sérieusement