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le prince des bois

Publié le par HITOYUME

Je m'étais égaré dans la forêt et, tandis que je marchais au hasard, la nuit s'étais faite petit à petit. Une nuit claire de printemps, avec un ciel tout piqueté d'étoiles comme une pelote d'épingles scintillantes.
La forêt s'éveillait et mille froissements, mille rumeurs la rendaient étrange et fantômatique. Las d'errer, je me blottis au pied d'un vieux chêne, sans chercher à lutter contrele sommeil qui m'envahissait.
Soudain, des bruits de voix, un joyeux tumulte. Incrédule, je me dressai d'un bond. Des voix ? Ici en pleine forêt ? A peu de distance s'étendait une vaste clairière tapissée de mousse, et d'où provenaient des éclats de rire. Je m'approchai à pas de loup. Ce que je vis alors me cloua sur place, tapi contre un tronc rugueux qui me protégeait de son ombre. Dans un rayon de lune se tenaient rassemblées toutes les fleurs des bois. On y parlait, riait, esquissait de jouyeux pas de danse...
- Un congrès de fleurs, m'exclamai-je à haute voix, mais c'est impossible !...
Je m'étais trahi ! En un instant je fus entouré, assailli par de souples et robustes chèvrefeuilles, entravé de tiges de lierre et finalement traîné jusqu'au centre de la clairière où régnait à présent un silence lourd de menace. On me fit expliquer comment je m'étais perdu et je dus promettre d'oublier à jamais ce que je verrais cette nuit-là.
Alors seulement l'atmosphère se détendit et on me libéra. ce conseil des fleurs était une chose ahurissante et charmante à la fois. Les discussions allaient bon train dans chaque groupe et je compris bientôt qu'il s'agissait de l'élection d'un prince ou d'une princesse de fleurs, qui devait présider les réjouissances du 1er mai.
Les douces anémones blanches voyaient leurs pétales rosir d'animation. Pour elles, aucun doute n'était permis : la plus jolie et la plus gentille de toutes était la violette. Elle vivait en famille, par touffes serrées et odorantes, et sa tête de velours mauve entourée de rondes feuilles luisantes égayait tellement l'ombre sous les buissons ! Et puis, les hommes en faisaient de jolis bouquets, et des parfums délicieux. En un mot, elle avait tout d'une princesse.
Une voix grave et harmonieuse les interrompit. L'arum, vieux solitaire aux feuilles en forme de fer de lance, tachetées de noir, ne prisait pas beaucoup la violette et la jugeait de condition trop humble pour pouvoir régner sur les autres fleurs. L'arum est un monsieur bien mis, qui n'aime pas de vivre en société. Sa fleur délicate en forme de cornet, dont le vert pâle contraste à merveille avec le vert intense de ses feuilles, le rendait quelque peu orgueilleux. Méchamment, il fit savoir aux autres que si les hommes aimaient voir les violettes, ils les croquaient aussi après les avoir fait cuire dans le sucre ! Et cela, c'était une fin indigne d'une fleur !
La primevère s'emporta. C'était ine bonne campagnarde sans façons, pas bien haute sur tige, et à la mine jaune tendre. Elle qui vivait dans les endroits humides, parmi les herbes des clairières, appréciait mieux que qiconque les qualités de la violette. Avec l'éhémère perce-neige, elle était la première à fleurir après l'hiver, son nom signifie en effet "La Première du Printemps", et elle jouissait de la sympathie des autres fleurs qui estimaient son solide bon sens.
- A quoi rime votre élégance, dit-elle à l'arum, si vous manquez de parfum et si, ajouta-t-elle plus bas, vous êtes... vénéneux.
Un murmure craintif parcourut l'assemblée.
L'anémone des bois intervint doucement. Elle, la fleur des vents, son nom, en grec, signifie "vent", est aussi l'amie du soleil, mais sans en tirer vanité. Les anémones vivent en colonies, poussant leurs racines horizontales sous le tapis des feuilles mortes dont la teinte brun-roux fait à erveille ressortir le blanc délicat de leurs pétales.Pour détourner la conversatin, l'anémone vante la tête jaune-or de la jonquille, sa taille élancée, ses feuilles étroites et luisantes qui en faisaient la plus élégante de toutes. L'on se récria :
- Certes, elle est jolie, mais elle est peu sociable et manque de parfum.
La primevère avança que, si la jonquille était appelée "Fleur de Pâques", elle lui préférait certes la gentille pâquerette, du mot Pâques également. Toutes se tournèrent alors vers cette dernière et la virent refermée sur elle-même.
- Chut ! dit la primevère, les pâquerettes dorment la nuit et ne s'ouvrent qu'au soleil. Et alors, je les trouve si jolies avec leurs blancs pétales et leur coeur jaune !
Réveillée par le babil de ses amies, la pâquerette fit valoir que rien ne la dstinait à l'honneur de présider la fête des fleurs et elle proposa gentiment la jacinthe des bois.
Une grappe de clochettes bleu tendre faisait à la jacinthe une parure splendide et un doux parfum émanait d'elle. Cette fleur à bulbe, plus légère que les jacinthe que nous, les hommes, avons apprivoisées, me parut l'une des plus jolies de cette nuit.
Soudain, un murmure parcourut la foule des fleurs : toutes à présent se tournaient vers un nouveau venu, tandis que les commentaires allaient d'une corolle à l'autre. Qu'il était gracieux, jaillissant d'une large feuille en fuseau, ses clochettes blanc-neige frémissantes de vie ! C'était le muguet. Une senteur exquise traînait derrière lui, et toutes les fleurs souriaient avec ravissement. Comme la jacinthe, il appartenait à la famille du lis, et cette noble parenté rehaussait encore son prestige. Il était apprécié de chacun et aimait la vie simple, se plaisant en compagnie de la douce violette.
Un moment de silence suivit son apparition et, soudain, l'entousiasme éclata en une joyeuse clameur.
- Vive le muguet, qu'il soit notre Prince ! Hourrah !
... Je m'éveillai. Il faisait jour et ma tête reposait dans une touffe de muguet au pied du vieil arbre, et chaque clochette brillait de mille gouttes de rosée.
Transi, je me mis debout. De la féérie de la nuit, il ne me restait que le parfum pénétrant du muguet. Heureux et déçu à la fois, je pris le chemin du retour en murmurant :
- Ce n'était qu'un rêve !

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trublion 11/04/2017 07:11

Toutes les fleurs ont leur charme, mais il semble que le parfum du muguet ait fait oublier que lui aussi était vénéneux