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la maison d'ailleurs

Publié le par HITOYUME

Cela fait des années qu'il ne parle plus à personne. Un signe de tête pour dire bonjour, à ceux qui font encore attention à lui, un signe de tête pour remercier le facteur ou la boulangère, rien de plus.
Hector Maquet a toujours vécu ici, à Vichiolles-les-Murets, un petit village sans charme de la Somme. Tout le monde le connaît et il connaît tout le monde. Employé municipal, il s'occupe de l'entretien des espaces verts, et passe ses journées tout seul, la bouche verrouillée. Quelquefois, une ancienne connaissance lui adresse un salut du bras, au passage. Hector répond par un petit coup de menton, puis il détourne les yeux, pour que l'autre ne s'approche surtout pas.
Discuter ? Pour dire quoi ? Il n'a rien à raconter, rien à partager, aucun avis sur aucun sujet. Et puis, il s'en fiche bien de la vie des autres. La sienne, monotone, sans surprise, lui suffit amplement.
Tout le monde le pense taciturne, malheureux, mélancolique. Alors qu'Hector est simplement indifférent. Il n'a jamais éprouvé le besoin de partager sa vie avec quelqu'un, ni de changer d'horizon. Il est satisfait comme cela. S'obliger à dialoguer avec une compagne ? Tous les jours ? Qu'est-ce qu'il pourrait bien trouver à lui dire ? Faire l'effort d'aller voir ailleurs ? De découvrir des lieux inconnus ? Rien que d'y penser, il se sent abattu. Non, sa petite existence lui convient à merveille, elle est simple et facile à mener, et cela lui va très bien. Pour rien au monde il n'en désirerait une autre.
Un matin, pourtant, tous les solides repères de son modeste et solitaire quotidien vont se brouiller. Hector est occupéà désherber un trottoir quand au loin, il aperçoit Jean-Michel Bichard, un ancien camarade de classe qui ne manque jamais de venir lui parlere. Bichard, c'est la plaie. Il a toujours quelque chose à raconter. Un truc qu'il a vu à la télé. Une blague qu'il a entendue. Une anecdote de bureau. Tout cela est d'un ennui abyssal.
Hector bifurque vers une étroite allée qu'il n'a pas l'habitude d'emprunter afin d'échapper au regard du bavard. Pour être certain de ne pas être vu, il s'enfonce le plusn loin possible dans la voie et patiente, l'oreille tendue.
Des bruits de pas se font entendre. Ils s'amplifient. Bon sang, Bichard vient dans sa direction. Hector cherche du regard, mais à part une petite maison au bout de l'allée, il n'y a ici aucun endroit où se cacher.
Il s'approche de la demeure. Son petit portail est ouvert, ainsi que la porte d'entrée. Hector ne se souvient pas d'être jamais venu ici. Il ne connaît pas la maison et ignore à qui elle appartient.
- Hector ?
Bichard s'approche. Il va apparaître d'une seconde à l'autre. Hector passe le portail, cherche un endroit où se camoufler mais la maigre végétation ne le permet pas.
- Hector ? Il faut que je te raconte un truc...
Malédiction ! Bichard a vraiment l'intention de lui parler ! Il est plus décidé que jamais ! Hector n'a pas le choix, il doit entrer dans la maison et s'y dissimuler. Bichard n'osera pas aller jusque-là pour le trouver.
- Hector ?
L'homme entre dans la maison et pousse la porte derrière lui, afin que son poursuivant n'ait pas l'idée d'y pénétrer également.
- Hector ? Heeector ?... Bah mince... j'avais pourtant cru que...
Jean-Michel Bichard fait demi-tour. Hector entend ses pas s'éloigner, et sa voix, qui grommelle, s'amoindrir. L'homme traqué pousse un long soupir. Puis il se retourne, prêt à sortir de sa cachette, mais arrête son gesyte. Autour de lui, il y a une présence. Non, pas une, mais d'innombrables présences. Hector s'est figé. Des masques sont fixés aux murs, tout autour de lui, qui semblent porter sur l'intrus différents regards. Amusés, sévères, curieux, tendres ou réprobateurs. Tous ces visages sculptés ont quelque chose de fascinant. De toute sa vie, Hector n'a jamais vu une collection pareille. Les masques recouvrent les murs du sol au plafond. Il doit y en avoir plusieurs centaines.
Dans un premier temps, Hector se sent mal à l'aise, ainsi observé de toutes parts. Et puis, le sentiment d'oppression laisse place à de la curiosité. Qui peut bien habiter ici ? Quel genre de personnage est capable d'accumuler autant de visages reproduits ? D'où viennent-ils ces masques ? Les a-t-on rappportés de voyages ou ont-ils été façonnés par le propriétaire de la maison ?
Hector s'étonne lui-même : pourquoi se pose t-il autant de questions ? D'ordinaire, il aurait quitté les lieux au plus vite, pour ne pas risquer de se faire surprendre et devoir s'expliquer sur sa présence ici. D'ordinaire, d'ailleurs, il ne serait jamais entré chez quelqu'un qu'il ne connaît pas. Et voilà que, de manière inexplicable, Hector explore l'endroit. Il entre dans une pièce adjacente et découvre des meubles hallucinants, taillés dans des essences exotiques, incrustés de pierreries. Des fauteuils aux formes étranges, des étagères tarabiscotées. On dirait que le monde entier s'est donné rendez-vous dans cet invraisemblable salon, qui ressemble à une salle d'un musée éclectique. Un entrepôt abritant les nombreux souvenirs d'un explorateur en quête d'artisanat improbable. Partout où il pose les yeux, Hector rencontre des oeuvres magnifiques provenant de l'autre bout du monde.
Il n'aurait jamais imaginé qu'ici, à Vichiolles-les-Murets, quelqu'un ait rassemblé tout cela sous le même toit.
Qui habite ici ?
Comment se fait-il qu'Hector ignorait jusqu'à présent l'existence de cette maison ?
L'homme, de plus en plus intrigué, continue sa visite, et découvre d'autres pièces chargées d'objets divers ramenés des quatre coins du globe. Des sabres asiatiques, des sculptures africaines, des tapis indiens, de la vaisselle orientale. Et à chaque fois, il s'extasie devant la qualité des pièces, leur originalité, leur beauté.
La maison, pleine de souvenirs issus des pays les plus lointains, semble pourtant déserte. En fait, à part les objets divers entreposés partout, il ne s'y trouve aucun signe de vie. Pas de cuisine, de chambre à coucher, pas de télévision, aucune trace d'occupation.
Hector, après en avoir fait le tour complet, décide de la quitter. Il tire la porte d'entrée, fait deux pas et s'immobilise. Devant lui, à la place de la petite allée discrète qu'il a empruntée précédemment, s'étire une vaste étendue surchargée de monde.
Le soleil est dur, la chaleur lui coupe le souffle. Partout, des gens à la peau sombre etr vêtus d'habits colorés. Et des véhicules inhabituels, à trois roues, comme des charrettes bricolées, où s'entasse du monde.
Il y a beaucoup de bruits. Des exclamations de voix, des coups de bklaxon, des vrombissements de moteurs, des cris d'animaux. Et des odeurs, lourdes, fortes, qui flottent dans l'air. Hector est pris de vertiges. D'une manière inexplicable, impossible, il n'est plus à Vichiolles-les-Murets, mais dans un endroit inconnu, à l'opposée de son tranquille petit village de la Somme.
Que s'est-il passé ? Comment une telle absurdité a-t-elle pu se produire ?
Une femme, portant un bébé dans les bras, s'adresse à lui dans une langue étrangère, avant d'éclater de rire. Des enfants lui tournent autour, en chantant une sorte de comptine dont il ne saisit pas le sens.
Hector sent monter en lui la panique. C'est un cauchemar ! Il est en train de vivre un putain de cauchemar ! Affolé, il tourne les talons, afin de retourner dans la maison, de s'y réfugier. Mais elle n'est plus là. Elle s'est volatilisée.
Il se met à trembler. Non, il n'est pas en train de rêver. Il s'est bel et bien matérialisé dans un endroit improbable... C'est la maison. La maison aux mille souvenirs. C'est elle qui l'a emmené là. Hector demeure un long moment sur place, immobile, tétanisé par cette énigmatique situation.
Puis, finalement, il se redresse. Dans son esprit, les choses se mettent en place, lentement. Il pose un pied devant l'autre. Un léger sourire étirant sa bouche, il se mêle à la foule. Il sait, dorénavant, qu'il passera beaucoup de temps à rechercher cette étrange maison, et, quand il l'aura enfin retrouvée, à son tour y déposera ses souvenirs. Au fond de lui, il a toujours attendu cela. Mais jamais il n'a osé franchir le pas. Partir, loin, pour ramener avec lui des anecdotes à transmettre. Pour la première fois de sa vie, Hector ressent l'envie de partager son vécu. De témoigner. De rapporter aux autres ce qu'il s'apprête à vivre.
Plus tard, il reviendra à Vichiolles-les-Murets, peut-êrtre dans très longtemps, mais il y retournera, ça ne fait aucun doutre. Et ce jour-là, il se présentera aux villageois, et enfin il parlera. Car ce jour-là, il aura mille choses à raconter.

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trublion 09/05/2017 07:32

on dit que les extrêmes s attirent et il suffit d' un évènement particulier pour que tout bascule.
à quelques exceptions près, l' homme n' est pas fait pour vivre en solitaire