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le vieux silure

Publié le par HITOYUME

Un vieux, très vieux silure s'était fourré depuis de longues années dans le fond vaseux du "Gouffre bleu". Il avait cessé de croiser au large des récifs du gouffre à la recherche de sa nourriture; étendu à son aise, le vieux, le très vieux silure prenait du bon temps et c'est à peine si, montrant la tête, il remuait de temps à autre ses barbillons charnus, afin d'attirer les petits poissons.
Il en avait vu de toutes les couleurs dans sa longue vie de silure. Aussi avait-il choisi cet endroit tranquille pour y passer ses vieux jours.
Que de dangers n'avait-il pas courus ! Que de fois la mort l'avait effleuré ! Sa gueule, ornée d'une dizaine d'hameçons enfilés tels des pendants d'oreille, et son dos, portant les traces de milliers d'égratignures et de plaies cicatrisées, ne lui rappelaient rien d'agréable. Chaque hameçon représentait pour lui le vivant souvenir d'une terrible aventure...
Le vieux silure n'oubliait jamais la peur ressentie lors de son premier hameçon. L'habitude aidant, il s'y était fait un peu par la suite, mais la première fois il faillit en mourir.
Voici comment c'était arrivé.
Jeune et souple, le silure allait et venait, libre et fier, dans un grand gouffre semblable à celui-ci. Il avait avalé à la hâte quelques chevesnes et barbeaux, ce qui l'avait mis de fort bonne humeur, lorsqu'il aperçut devant lui la chair rose et appétissante d'un ver de terre. "Ah ! ça fait longtemps que j'avais envie de goûter à cettre viande rouge", se dit-il, puis, ouvrant toute grande sa gueule, l'avala sans plus de façons. Aussitôt quelque chose lui piqua douloureusement le palais et, le trouant, s'enfonça dans sa babine supérieure. Oh ! il n'avait jamais encore ressenti d'aussi atroce douleur.
Sans trop tarder, le silure secoua sa tête moustachue, s'efforçant de se débarrasser de ce dard maudit. Mais celui-ci ne fit que s'enfoncer encore davantage dans sa lèvre charnue. Alors, il fit volte-face et essaya de s'enfuir, mais cela n'eut pour résultat que de faire sortir le crochet de l'autre côté de sa lèvre. Le silure voyait maintenant, et même trop bien, que c'était là un fin crochet en fer, attaché à un long fil...
Et voilà que le fil se mit à tirer sur le crochet, et, avec le crochet, il se sentit lui-même monter vers la surface. Une fois sorti de l'eau, le silure faillit mourir de peur. Le fil auquel il pendait était attaché à une perche, et cette perche se trouvait entre les mains d'un homme. Mais, chose curieuse, à sa vue, l'homme sembla encore plus effrayé que lui ! Frappant alors deux ou trois fois l'eau de sa queue, le silure cassa le fils et replongea dans les profondeurs du gouffre.
Ce fut là le premier et le plus terrible danger couru par le jeune silure. Plus tard, aux approches de la vieillesse, il en vit bien d'autres. Ainsi, petit à petit, une dizaine d'hameçons s'enfilèrent à ses lèvres.
Une fois, c'était par une journée de chaleur accablante, le silure somnolait au fond d'un gouffre profond, goûtant avec délice à la fraîcheur des lieux, lorsque soudain il sentit quelque chose lui taper le dos. Avant même qu'il ait pu comprendre ce qui se passait, le silure se vit pris dans un filet.
"Ca y est ! Cette fois-ci, je suis fichu !" pensa-t-il, effrayé; il commença à se débattre de toutes ses forces entre les mailles du filet. Il y avait, au fond du gouffre, pas mal de cailloux pointus. A force de s'agiter, de tourner et de retourner comme un fou, le silure se blessa à plus d'un endroit. Les cicatrices de ses blessures sont aujourd'hui encore visibles sur sa peau.
Mais le malheureux silure perdit complètement la tête en se voyant tirer plus haut, toujours plus haut... Avec la force du désespoir, il réussit à déchirer le filet et, gagnant les profondeurs de la rivière, il ne s'arrêta qu'au neuvième gouffre. C'était précisément le "Gouffre bleu", où se prélassait à présent le vieux, le très vieux silure moustachu.
Tous ses dangers lui revenaient, l'un après l'autre, à la mémoire et il remuait ses barbillons satisfait d'être, depuis longtemps déjà, en sécurité à l'abri de tout malheur.
Deux petits poissons vinrent près de lui, nageant tantôt plus haut, tantôt plus bas... Le vieux silure sourit de toute sa grosse gueule et tendit lentement, très lentement, ses longs barbillons, afin de les attirer encore plus près de lui. Les petits poissons ne vinrent pas plus près, mais ne s'enfuirent pas non plus. Il pouvait les voir sautiller joyeusement et avec insouciance.
"Ah ! Ah !... vous vous moquez de moi !" fit le vieux silure, fâché, et il commença à montrer avec précaution la tête. Il ouvrit sa gueule toute grande et les avala en un clin d'oeil.
Fort bien ! Les petits poissons, c'était excellent comme un hors-d'oeuvre, mais pourquoi, diable, sentait-il quelque chose s'enfoncer dans sa bouche ? Qu'était-ce donc ?
C'était, cette fois-ci, un grand hameçon à trois crochets, dont les deux avaient été garnis des deux petits poissons...
Le vieux silure éternua très fort et fit un mouvement de recul. Mais, au lieu de se dégager, il sentit les trois tranchants de l'hameçon s'enfoncer plus profondément dans ses babines...
Quelqu'un tirait déjà la ficelle. Le vieux silure, à qui l'effroi faisait perdre la raison, oublia même de remuer la queue. Docilement, sans aucune résistance, il se laissa faire. Arrivé presque jusqu'à la surface de l'eau, le silure vit un homme, un homme terrible, aux yeux à fleur de peau. Alors, il s'affola pour de bon.
Penché sur l'eau, l'homme tirait lentement la grosse ficelle. Un tout petit peu encore et il allait l'attraper. alors, faisant un suprême effort, le vieux silure déversa d'un coup de nageoires au moins trois seaux d'eau sur l'homme. Celui-ci lâcha prise. Le vieux silure s'élança alors, rapide comme une flèche, et, entraînant la perche, s'enfonça dans l'eau.
Il se fourra de nouveau dans sa cachette. La première chose à faire, c'était de se débarasser de la dangereuse ficelle. Une idée lui vint en tête. De ses mâchoires tranchantes, le vieux silure se mit à ronger la ficelle et la perche émergea bientôt à la surface de l'eau.
Assis sur une pierre, l'infortuné pêcheur se lamentait sur la perte de sa prise. En voyant surgir la perche, il la tira à lui, la brisa rageusement en deux morceaux qu'il jeta avec courroux vers le gouffre et se dirigea ensuite, lentement, le regard sombre, vers sa maison.
Tandis que le vieux, l'insaisissable silure reposait déjà tranquillement sous son récif, comme si de rien n'était. Avec cette seule différence qu'un nouvel hameçon, un hameçon plus spécial, cette fois-ci, à trois crochets, était venu s'ajouter à ceux qui ornaient déjà ses lèvres.

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trublion 30/05/2017 07:10

il a de la chance que sa chair soit grasse et peu goûteuse, et de nos jours que sa pêche soit considérée comme sportive et no kill, ce qui fait qu' il a toutes les chances de vieillir