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Tejon le blaireau 5/5

Publié le par HITOYUME

PAS SI BETE
 

Il n'en était plus qu'à cent mètres, lorsqu'il aperçut Carca qui s'avançait vers lui. C'était la première fois qu'ils se trouvaient face à face. En temps normal, aucun des deux farouches animaux n'eût cédé le pas à l'autre, mais pour l'instant, les aboiements se faisaient si proches qu'il leur était impossible de les ignorer. Les chiens constituaient un dangereux ennemi commun. Rien d'autre ne comptait à la minute présente.
Tejon regarda fixement Carca. Puis, comme les hurlements de la meute se rapprochaient, il se tourna et regarda derrière lui. Le carcajou avait déjà découvert la présennce des chiens sur la réserve et s'était efforcé de les éviter, sachant que le risque était trop grand, même pour un combattant comme lui. Peut-être la présence d'un animal presque aussi redoutable que lui-même incita-t-elle Carca à régler une fois pour toutes ses comptes avec les chiens. Il s'écarta légèrement, afin que Tejon pût continuer son chemin s'il le désirait. Il laissait ainsi l'initiative au blaireau : ce dernier allait-il attaquer Carca, ou se joindre à lui pour combattre la meute ?
Tejon avança au niveau de Carca, l'oeil toujours méfiant, puis il fit demi-tour. Maintenant, les deux animaux étaient face à la direction d'où viendraient les chiens. Ce fut ainsi que deux des plus féroces membres de la famille des belettes, ennemis héréditaires de surcroît, se trouvèrent subitement alliés.
Le blaireau avait un corps épais, aplati, couvert d'une fourrure grise, rayée de blanc; ses courtes pattes se terminaient par de longs pieds noirs, très différents de ceux de Carca, qui évoquaient plutôt l'ours. Tejon n'était pas querelleur de nature, mais il savait se battre comme un forcené lorsqu'il jugeait ses droits menacés. Carca en revanche était toujours prêt à livrer bataille au premier venu.
Les chiens, au nombre de quatre, étaient des bêtes d'expérience, membres d'une meute renommée pour ses exploits dans la chasse à l'ours ou au puma. On estimait généralement que les deux plus vieux étaient capables de tenir tête à n'importe quel animal sauvage ou domestique. Leur vitesse et leur odorat subtil en faisaient les adversaires les plus dangereux qu'on eût jamais vu dans les Cinq Rivières.
Le terrain choisi pour la rencontre était une petite clairière qui s'ouvrait dans une forêt de sapins, au pied des pics bleuâtres de la Sente Perdue, un des sites les plus enchanteurs de la région. La proportion de quatre contre deux ne paraît pas écrasante à quiconque connaît la vie sauvage, à condition toutefois que le blaireau et le carcajou pussent oublier leurs différends personnels et combattre en plein accord, comme les chiens ne manqueraient pas de le faire.
La meute déboucha brusquement dans la clairière, aboyant à pleine voix, et se rua sur ses adversaires avec tant d'impétuosité qu'elle les sépara d'emblée. Tejon se trouva assailli par les deux plus jeunes chiens et reçut plusieurs blessures avant de pouvoir s'adosser à un arbre, afin de s'assurer qu'on ne l'attaquerait pas par derrière.
Les deux combattants, bouillants d'ardeur, voulurent poursuivre leur avantage, mais le blaireau déchira promptement l'oreille de l'un d'eux d'un habile coup de croc. L'autre, rendu prudent par cette aventure, parvint à rester quelques secondes hors de portée. Puis il essaya de charger, et Tejon en profita pour lui ouvrir la gorge. Les deux jeunes chiens s'écartèrent pour lécher leurs blessures, et Tejon eut le temps d'examiner la situation de Carca, qui n'était pas brillante.
Les vieux chiens avaient conservé leur sang-froid, et obtenaient de bien meilleurs résultats. Lorsque Tejon se lança au secours de son allié, un des chiens maintenait Carca par la nuque et l'autre lui agrippait solidement une patte de derrière. Ils allaient avoir raison du carcajou lorsque le blaireau fonça dans la mêlée, mordant si sauvagement un des assaillants que celui-ci lâcha le cou de Carca pour faire face à ce nouvel agresseur. Carca n'en demandait pas davantage : il se libéra prestement et, à coups de griffes et de crocs, ne tarda pas à tuer l'autre chien.
Quelques secondes plus tard, le survivant s'arrachait à l'étreinte de Tejon et rejoignait ses deux jeunes compagnons, qui s'étaient réfigiés dans un buisson d'épines. Tejon et Carca ne perdirent pas de temps à célébrer leur victoire, mais s'élancèrent auyx trousses des vaincus, qui détalèrent en gémissant pour chercher protection auprès de leur maître. Leur défaite était complète, et ils s'enfuirent de toute la vitesse de leurs pattes en direction du camp.
Les vainqueurs allèrent flairer le corps du chien qu'ils avaient tué, puis se séparèrent : Carca allait laver ses blessures dans la rivière et Tejon voulait se reposer dans son terrier. En dépit du fait qu'ils avaient remporté ensemble une victoire chèrement gagnée, il n'y avait entre eux aucun sentiment de sympathie. Carca demeurait la terreur de la forêt, et Tejon un brave blaireau qui ne cherchait noise à personne, mais savait se battre comme un démon lorsqu'il le fallait.
Quelqes jours plus tard, les deux animaux se croisèrent sur un sentier, près du terrier de Tejon. Un mois plus tôt, une bataille eût été inévitable. Peut-être chacun d'eux avait-il appris à respecter les qualités de combattant de l'autre. A ce même moment, l'homme qui avait envahi la réserve menait deux ânes chargés de tout son matériel sur la piste qui longeait l'autre versant du vallon.
Carca qui était plus grand que Tejon, pouvait mieux voir l'homme, mais le blaireau aperçut les chiens qui boitillaient derrière leur maître. Cette procession détourna sans doute l'attention des deux animaux et leur inspira peut-être de meilleurs sentiments. Quoi qu'il en soit, Carca poussa un grognement qui signifiait :
"Pas d'histoires, hein !" et partit en se dandinant vers son terrain de chasse préféré.
Tejon observa Carca aussi longtemps qu'il put le suivre des yeux, puis se mit en chasse à son tour. Et, s'il marchait alors d'un pas un peu conquérant, qui le lui reprochera ?


FIN

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trublion 18/05/2017 07:49

comme quoi une cause commune peut faire des alliés d' ennemis