Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

l'étrange lueur bleue

Publié le par HITOYUME

Les "Lowlands", les terres basses de l'Ecosse, étaient noyées dans l'étrange brume roussâtre qui, en octobre, descend des lointaines collines de Doran.
Harry Ressenden haïssait cette brume et ce paysage où tout disait la tristesse poignante de l'automne. Depuis l'aube il marchait le long des routes livides en mâchant des racines avelines qu'il cueillait au hasard des buissons. Et il songeait avec ironie aux livres qui vantaient la légendaire hospitalité écossaise. A lui, les fermiers avaient tout refusé : du travail, parce que les récoltes étaient rentrées, un quignon de pain d'avoine, même quelques heures de repos dans leurs granges...
Ressenden, il est vrai, n'avait pas l'aspect rassurant, avec ses haillons, son bâton de cornouiller aussi redoutable qu'une massue et son large couteau de marin...
"Si encore, pensait-il, je pouvais atteindre Glasgow avant la nuit tombée ! On parvient toujours à glaner l'une ou l'autre chose le long des docks !".
Mais ses pieds enflés, labourés d'écorchures, le faisaient terriblement souffrir. Au loin, le soleil, pareil à un disque de cuivre, s'enfonçait dans les brouillards de l'Ouest et les maigres peupliers d'Italie allongeaient sur le sol leurs ombres démesurées.
Soudain, le nomade découvrit une maison, un repli de terrain et une épaisse haie de chênes rouvres l'avaient jusque là, cachée à ses regards. Elle était sombre et hostile, toute en pierre graniteuse. Son toit pliait comme sous un invisible fardeau. Aucune de ses cheminées ne fumait dans la morose paix du soir. Une allée de sable conduisait à son perron de pierre noire et les lamentables restes d'une grille portaient encore un écriteau où on lisait :
"Prenez garde au chien".
De loin Ressenden vit une niche vide et une chaîne rouillée : il n'y avait plus de chien ! Pourtant, il décida d'attendre l'obscurité avant de s'en approcher.
La nuit vint; le "noroit" se mit à souffler en rafales, c'était un très vilain vent, qui venait du Minch et qui apportait de furieuses averses; Ressenden le connaissait, il résolut de ne pas attendre plus longtemps. Derrière l'une des vitres de la maison naquit une étrange lueur bleue, si faible qu'elle s'apparentait à l'un ou l'autre de ces vains reflets qui persistent dans l'ombre après la fin du jour.
L'homme la contempla un moment, indécis. A la fin, il haussa ses puissantes épaules et marcha résolument vers la porte : elle était entr'ouverte.
- Holà... quelqu'un ?
Seule un vague écho lui répondit, qui se perdit aussitôt dans le mugissement du vent.
- Il y a pourtant de la lumière !... murmura l'homme intrigué, puis il éclata de rire car il venait de songer à la lampe de l'ogre qui avait attiré le Petit Poucet.
Il poussa la porte, et ce fut tout juste si elle ne se détacha pas de ses gonds. Ressenden se trouva dans une grande salle basse. Il élucida tout de suite le mystère de la lueur bleue : elle provenait d'un énorme morceau de bois pourri, auréolé de lueurs phosphorescentes...
Mais l'essentiel c'était d'avoir trouvé un toit pour se protéger du vent et de la pluie.
Le vagabond s'étendit sur un vieux banc et dormit jusqu'à l'aube. Son sommeil ne fut troublé par aucun cauchemar.
La maison était désespérement vide et elle menaçait ruine. Pourtant Ressenden l'explora... Sait-on jamais ? Parmi ces vieilles pierres on découvre parfois des choses utilisables.
Mais il ne trouva rien d'autre que le morceau de bois pourri d'où s'était élevée, la nuit, l'étrange lueur bleue. C'était une sorte d'espar qui avait dû, en des temps lointains, servir de mât à une petite chaloupe. Le marin se réveilla dans Ressenden; il se mit à examiner la pièce avec attention.
- C'est du bon bois ! murmura-t-il, ou plutôt ce fut du beau bois, jadis ! Oh ! oh ! quelqu'un s'est même amusé à y graver des chiffres et des lettres. Voyons cela de plus près !
Il traîna l'espar dans une zone de clarté.
- 7° 1' 3" L.N., 58° L.O., lut-il... et puis un dessin représentant un chien qui fait le beau !!! Je me demande quel est le fou qui s'est amusé à composer ces hiéroglyphes.
Pourtant, il nota l'incription.
Après tout, sait-on jamais ?
Quelque temps plus tard, Harry Ressenden trouva à s'engager comme saleur à bord d'un chalutier des Hébrides qui remontait vers le Nord; contre toute attente, on y signalait l'apparition de petites morues, de capelans et de flétans.
Comme le bateau naviguait dans le Minch par une brume épaisse, le capitaine fit le point. On se trouvait à 6° 2' 1"" de long. O. et à 58° de Lat. N. Fièvreusement, Harry tira de sa poche le bout de papier où il avait noté jadis, les signes relevés sur l'espar; il fut frappé par le voisinage des deux points.
Le surlendemain, le chalutier ayant doublé le cap Lewis, Ressenden débarqua entre chien et loup dans Lewis, la grande île des Hébrides. Il avait emporté le sextant du bord. Sait-on jamais ?... Il longea le rivage solitaire et désolé et tomba soudain en arrêt devant un rocher bizarre :
"Un chien faisant le beau..."
Huit jours passèrent... Huit jours durant lesquels Ressenden vécut de crabes, de moules et de capelans jetés à la côte par la bourrasque... Puis un matin, la lame de son couteau se cassa net contre un coffret de fer enfoui dans le sable et que la rouille n'avait pas trop rongé...
- Aux termes de la loi anglaise, la moitié du contenu de ce coffre vous revient, Monsieur Ressenden, lui dit comme à regret le syndic de l'île.
... Des joyaux splendides, des pierres précieuses, des pièces d'or, des perles énormes... La maison Samuel Feinsilber, de Liverpool, qui se chargea de la vente du trésor, remit à Ressenden près de quinze mille livres.
- C'est sans nul doute, déclara Monsieur Feinsilber à l'un de ses amis, le butin de cette canaille de Mac Lellan, le corsaire ! Il y a deux siècles, il écumait toutes les mers du monde. Plus tard, ses descendants s'établirent dans les Lowlands, et vécurent misérablement. Ces malheureux n'ont jamais brillé par l'intelligence. Le secret de l'espar leur à échappé... Il a fallu qu'il se trouvât, un jour, tout à fait par hasard, un type comme Ressenden pour mettre la main sur le magot !

Commenter cet article

trublion 15/08/2017 07:02

un sacré concours de circonstances et du courage dans la solitude !