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l'homme qui gratoullait à l'oreille des gendarmes

Publié le par HITOYUME

Le sud de la France est certes un paradis où il fait toujours beau, où l'économie est florissante, les habitants généreux, où les femmes ne s'habillent jamais..., mais le plaisir d'y vivre ne se limite pas à ces menus avantages : les représentants de l'ordre y sont de surcroît avenants et mélomanes. C'est ce que démontre cette authentique anecdote survenue à un lecteur de l'essentiel oublié, musicien gardois qui a désiré consever l'anonymat, mais s'est éclipsé sans payer ses bières. Appelons-le donc Jacques Grolle, 11, impasse des Escargouflettes, Nîmes. Tél. 04 66 29 66 71.
16 heures.
Le concert de ce soir a lieu dans un petit village du nord du département, à cent bornes. J'y ai rendez-vous à dix-neuf heures avec le groupe. Un incident mécanique (éclatement de préservatifà m'a mis en retard et je suis juste dans les temps.
Calamité et tachycardie ! A la sortie de Nîmes, deux gendarmes embusqués à leur poste de prédilection (à côté de leurs motos garées devant la gendarmerieà s'avancent au milieu de la chaussée.
Soupir résigné, caquètement du clignotant au rythme de l'égrènement in petto d'hypothétiques infractions commises ces dernières semaines; je range ma 3 VV sur le bas-côté, coupe le contact et baisse ma vitre.
Inclinaison du buste, raideur, salut militaire et formules d'usage :
- Gendarmerie nationale. Veuillez me présenter les documents du véhicule, ainsi que votre permis de conduire, je vous prie.
Comment refuser ? Le fonctionnaire sent le Cacharel pour hommes, son regard est doux et facile à ouvrir comme une portion de Vache qui rit, et puis, c'est demandé si gentiment !
Sourire crispé du conducteur, présentation des-dits documents, survol de la liasse par le pandore, re-salut militaire.
- Pouvez y aller.
Je m'apprête à cravacher mes trois étalons lorsque le second motard, qui a effectué pendant ce temps la danse de la pluie autour de mon attelage, hasarde un oeil par ma vitre abaissée. Avisant mon matériel de musique empilé à l'arrière, il me demande avec une extrême concision :
- Musicien ?
- Guitariste, rivalisai-je de laconisme en attachant ostensiblement ma ceinture de sécurité.
- Quel genre ? émet le sous-officier en doublant les termes de sa phrase.
Je tente de l'impressionner en lui déclarant que je joue de la guitare acoustique, électrique et slide.
Raté.
- Slide ?
Les garrigueux sourcils du factionnaire fonctionnaire ont pris la forme du logo Citroën. Si je n'ai guère le temps d(organiser une conférence sur les racines du blues, je ne veux pas manquer cette rare occasion de satisfaire la curiosité d'un sous-officier. Tout en actionnant subrepticement le démarreur, j'exhibe donc les soixante millimètres de tube chromé qui ne quitte jamais ma poche. Les deux militaires, car le motard B, intrigué par nos cachotteries, a rejoint le motard A, semblent si intrigués par l'objet et son utilisation que je leur propose une démonstration. A ma grande surprise, mes interlocuteurs, toujours casqués, acceptent. Les journées d'un gendarme en faction doivent être parfois bien monotones !...
Je m'engage sur un petit chemin de terre bordé d'oliviers, coupe le contact et m'extrais de mon Ami 6, ma guitare accordée en open à la main. Adossé à la portière, je m'accorde en hâte, puis entame l'immortel Rollin' and timblin' de Mac Kinley Morganfield. Mon pied frappe le sol en cadence; il fait très chaud et très sec; l'ambiance monte, en même temps qu'un gros nuage de poussière.
Au cours de ma prestation, le gendarme accroupi face à moi ne me quitte ni des yeux ni des oreilles et bat aussi, quoi que timidement, du pied. Il sourit, enchanté d'être lui, enchanté d'être là.
Son collègue, ne s'autorisant pas à déserter son poste d'observation, est demeuré sur le talus, à quelques mètres de la scène. Les jambes écartées, la moustache frissonnante sous ses Ray Ban, les mains croisées dans un dos raidi par son rigoureux ministère, espérant secrètement qu'un chauffard ne viendra pas interrompre sa récréation, le militaire tend l'oreille.
- J'aurais bien aimé apprendre la guitare, soupire-t-il en tournant la tête.
Après quelques minutes de concert impromptu, je remballe. Pas de rappel : cette fois, je suis vraiment à la bourre.
Les gendarmes, dont j'ai agrémenté la routine, lâchent un timide compliment, et sur un ultime salut, interrompent le trafic pour permettre à mon attelage de trois chevaux fiscaux de s'élancer vers la ville et ses mirages.
Troublé par ce surréaliste mini-concert, j'enclenche la première dans un fracas de pignons de boîte de vitesses mais n'oublie pas le clignotant, et j'embraie sur un coucou de la main, très "Ne vous inquiétez pas: je reviendrai".
Tandis que ma guimbarde prend de l'élan en cahotant, je renonce à m'assurer dans le rétroviseur que les motards agitent leur mouchoir, préférant conserver au coeur l'écorchure du doute.
Après un petit kilomètre, j'ai conscience qu'une odeur de brûlé envahit l'habitacle.
J'enlève le frein à main.

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trublion 29/08/2017 07:36

Et bien, dans le nord, les gendarmes ne se montrent pas aussi mélomanes, soucieux de montrer qu' ils sont au dessus de tout, et que leur uniforme empêche toute dérive