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monsieur André

Publié le par HITOYUME

L'établissement se situait au fin fond d'une rue assoupie, dépourvue de commerces, bordée de trottoirs craquelés et cabossés, où poussaient péniblement quelques touffes d'herbe rabougrie. Après, il n'y avait plus grand chose : une usine dont personne ne savait si elle fonctionnait encore, des champs déserts et de maigres routes qui ne menaient sûrement nulle part.
Ici, au sein de ce bâtiment ramassé et sans charme, vivaient une cinquantaine de petits vieux à la peau grise, qui attendaient la mort en silence. Ils étaient entourés d'un personnel radin que l'on croisait rarement et n'avaient plus que leurs quintes de toux pour seule conversation.
Ils ne recevaient pour ainsi dire jamais de visite, comme si l'endroit favorisait l'oubli. Les pensionnaires s'en fichaient d'ailleurs pas mal, ceux qui possédaient encore une famille ne s'en souvenaient même pas.
L'endroit abritait autant d'hommes que de femmes mais personne ne prenait la peine de tenir les comptes, et quand un vieux mourait, on ne le remarquait pas vraiment. La vie continuait à s'écouler de la même manière : comme une rivière à sec qui ne fait plus entendre le moindre clapotis.
Cela faisait bien longtemps qu'il en était ainsi. Une éternité, auraient dit certains. Le temps ne s'intéressait plus du tout à ce qui se passait ici, de toute façon. Il semblait d'ailleurs que rien ne devait jamais changer, ce dont, en vérité, tout le monde se foutait.
En général, les nouveaux arrivants qui découvraient le lieu sombraient instantanément dans une profonde déprime et se mettaient illico au diapason. Un jour, pourtant, il en fut différemment. Cette fois-ci, au lieu de faire profil bas, l'ancêtre qui débarqua et qui allait devenir pensionnaire s'exclama haut et fort :
- Ah, merde, qu'est-ce que c'est sinistre, ici !
Il était vêtu d'un costume bien taillé, portait des lunettes fumées, une fine moustache blanche et, malgré ses quatre-vingt-douze printemps, se tenait droit. Il se présenta à tous sous le nom de Monsieur André. Son apparition fit lever quelques têtes qui retombèrent aussitôt. Derrière les crânes dégarnis, on savait que la morosité ambiante aurait bien vite raison de cet énergumène.
On installa Monsieur André dans une chambre qui sentait l'urine, tout au fond d'un couloir sombre. Le matelas du lit était affaissé et les rideaux tachés. Monsieur André fit la grimace mais l'infirmière qui l'accompagnait, une femme fade à l'haleine fétide, lui dit que s'il n'était pas content, c'était le même prix.
- Misère... souffla Monsieur André.
Il demanda l'autorisation de téléphoner, ce qu'on lui accorda non sans méfiance. Le combiné sur l'oreille, il donna quelques instructions à un interlocuteur qui, à l'autre bout du fil, répétait "Oui, Monsieur André... Oui, Monsieur André... Entendu, Monsieur André..." Quand il raccrocha, il avait l'air satisfait. Un léger sourire étirait même sa bouche fripée, un sourire en coin, malicieux.
Les deux jours suivants, la nouvelle recrue prit soin d'adresser la parole à tous les pensionnaires de la maison. Il passait de l'un à l'autre, exprimant un petit compliment ici, une phrase de réconfort là, ou bien sortant une petite blague qu'il soulignait par un rire discret. Les vieillards répondaient par des soupirs et des grognements. Le personnel observait le manège de Monsieur André d'un oeil blasé en affirmant que ça lui passerait vite et qu'il allait bientôt se ratatiner dans un coin, l'esprit en erne, comme tout le monde.
Le lendemain matin, une paire de livreurs apporta une malle en cuir à Monsieur André. La directrice se précipita vers le vieil homme. Avec fermeté, elle exigea de connaître le contenu du bagage.
- Effets personnels! répondit Monsieur André en lui refermant la porte au nez.
Un peu plus tard, il ressortit pour se rendre au salon. Son arrivée fit grand effet. Cette fois-ci, toutes les têtes pivotèrent et les yeux s'agrandirent.
Monsieur André était vêtu d'un brillant costume rouge satiné, il portait une perruque blanche aux reflets argentés, de larges lunettes incrustées de strass; aux mains des mitaines de dentelles et aux pieds des chaussures effilées en peau de serpent ou de lézard. Et pour couronner le tout, il s'était étalé une épaisse couche de fond de teint sur le visage, soulignée par un rouge à lèvres couleur cerise.
Le vieil homme avait des allures de grande dame, de meneur de bal, de personnage de carnaval. Il était flamboyant et magnifique, un feu d'artifice dans ce grenier poussièreux.
D'une démarche empruntée, il circula entre les fauteuils roulants et les corps tassés, adressant au passage des signes de tête, effleurant parfois une chevelure rêche ou une épaule vermoulue. Deux infirmières apparurent pour venir lui demander des comptes :
- Que faites-vous, Monsieur André ?
- Qu'est-ce c'est que cette tenue ?
Le vieil homme les toisa, puis il expliqua avec emphase qu'il avait animé durant plus de quarante années le cabaret Chez Mimile, dont il était le propriétaire, et que cette maison de retraite où il avait été contraint d'échouer manquait cruellement de fantaisie, qu'elle puait la mort comme certains fromages sentent des pieds, et qu'il avait l'intention de remédier à cela pas plus tard que tout de suite.
- J'invite ces Mesdames et ce qu'il leur reste de coquetterie à venir me visiter dans ma chambre, lança-t-il à la ronde avant de regagner ses appartements.
D'un côté, le personnel interloqué s'était réuni afin de discuter de l'événement, et de l'autre les petites vieilles piquées par la curiosité s'étaient rassemblées et riaient sous cape. Elles ne tardèrent pas à se rendre, l'une après l'autre et à pas de souris, dans la chambre de Monsieur André.
Celui-ci était courbé au-dessus de sa malle, du ventre de laquelle il tirait des tissus soyeux et bigarrés, dont il enveloppait les mamies extasiées.
- Là, voilà, ma chérie! déclamait-il. C'est ça qui te va ! Tu es une reine de Sabah, féline animale !
- Hi hi hi, Monsieur André... répondaient les vieillardes, le rouge aux joues.
Chacune repartait ses fichus sous le bras avec pour consigne de les garder au secret jusqu'au lendemain soir. C'était le temps nécessaire afin d'habiller toutes ces dames.
Durant ces essayages, les hommes ne cessèrent de discuter entre eux, échangeant leur indignation. Ce Monsieur André, cet original, avait considérablement bousculé les habitudes de la maison et cela commençait sérieusement à leur courir sur le haricot.
- Je vais te me le remettre à sa place, moi! disait celui-ci.
- Qu'il s'approche un peu, voir ! menaçait celui-là.
Mais quand Monsieur André se montrait, ils ne lui disaient pas un mot, se contentant de lui adresser des regards mauvais. Du côté du personnel, on avait décidé de laisser faire, du moment que les agissements de l'excentrique personnage ne perturbaient ni la sieste ni les repas.
On s'apprêtait à rejoindre la salle à manger pour la soupe du soir lorsque Monsieur André fit son annonce :
- Venez voir vos belles, messieurs ! Installez-vous et admirez-moi le travail !
Les anciens, bougons, prirent prirent place autour des tables, formant un couloir au centre de la vaste pièce.
- Vous allez voir qu'il va nous saboter le repas ! râlait-on.
Enfin, les vieilles dames arrivèrent. Vêtues de robes colorées, enveloppées d'éclatantes étoffes, elles se présentèrent comme pour un défilé de haute couture, sous les commentaires exaltés de Monsieur André :
- Ah ! Mais qu'elles sont merveilleuses de beauté, telles des fleurs de cristal fragiles et vibrionnantes, révélant leur magnificence sous les rayons dorés d'un nouveau soleil ! Ah, quelles sublimes visions ! Mesdames, vous êtes modestement miraculeuses !
Les hommes ne disaient plus rien, ils observaient les mamies apprêtées avec une gourmandise inédite; certains en tremblaient d'émotion, d'autres oubliaient de respirer et demeuraient bouche bée, le dentier de traviole; tous étaient captivés par les déhanchés malaisés et les décolletés profonds, les rondeurs soulignées et les oeillades friponnes.
Dès lors, tout au fond de cette rue ignorée, un petit quelque chose changea. L'herbe qui s'évertuait à pousser entre les fêlures du goudron sembla plus verte, les gris des murs moins sales, celui du ciel moins lourd. Les rares passants tournaient maintenant la tête vers le bâtiment qui abritait les petits vieux et duquel s'échappait parfois ce qui ressemblait à des rires.
Et, bien souvent, l'on entendait de la bouche des pensionnaires comme du personnel cette exclamation pleine de mystérieuses promesses :
- Rhôô... Monsieur André !...

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trublion 05/09/2017 07:18

C' est une bien belle histoire, et il en faudrait beaucoup de ces monsieur André capable de mettre un peu d' animation dans ces mouroirs