Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Wapi 1-3

Publié le par HITOYUME

PAS SI BETE



Wapi avait un an. Ses courtes dagues, encore gainées de peau veloutée, promettaient de devenir des bois splendides. Mais pour le moment, Wapi était fort timide. Il se tenait dans la partie la plus sombre de la forêt, parce qu'il ne voulait pas être vu par ses pareils dans cet état honteux. Il ne s'aventurait dans une des clairières voisines pour en brouter l'herbe grasse, que lorsque le soleil avait sombré à l'ouest derrière les montagnes. On était alors en août et un mois encore s'écoulerait avant que ses bois ne commencent à le démanger. Wapi pourrait alors frayer, c'est-à-dire les frotter contre les arbres pour en débarrasser du velours qui les recouvrait et mettre un terme au chatouillement irritant. Après quoi il les polirait jusqu'à ce qu'elles fussent luisantes et assez dures pour combattre.
Carca, le carcajou, passant la veille dans ce coin de forêt alors qu'il suivait la piste d'un chevreuil blessé, avait découvert la cachette du jeune élan. La blessure du chevreuil n'était pas très grave, et lorsque l'animal avait aperçu le carcajou, il avait fait un suprême effort pour s'enfuir, laissant le petit carnassier chercher d'autres victimes.
Carca n'avait rien tué ce jour-là, ni le suivant. Aussi revint-il voir s'il ne pourrait surprendre Wapi dans son sommeil et lui trancher le jarret. L'élan serait alors une proie facile.
L'élan n'avait pas encore aperçu, ni flairé Carca. Seules ses oreilles lui avaient révélé la présence d'un ennemi. Carca bondit, mais il se trouvait encore en l'air lorsqu'une des vigoureuses pattes de derrière de l'élan lança une ruade qui projeta le carcajou au loin, le souffle coupé. Wapi fit alors volte-face et attaqua avec les pattes de devant, avant même que son adversaire eût pu reprendre haleine. Le carcajou se releva et Wapi, d'un coup de tête, l'envoya rouler dans les buissons. Voyant qu'il avait à faire à forte partie, Carca n'insista pas, mais fila rapidement dans la forêt.
Ce bref combat fit le plus grand bien à Wapi. Il puisa un nouveau courage dans le fait d'avoir pu juger exactement, à l'ouïe, la position de son assaillant. Ce fut d'un pas conquérant qu'il sortit du bois et pénétra dans la clairière où paissaient deux jeunes femelles d'élan.
Durant le mois qui suivit, trois autres biches vinrent se joindre au petit groupe. Et comme Wapi passait à présent ses journées au soleil, la peau velue qui recouvrait ses cornes séchait plus rapidement que chez les vieux élans qui avaient préféré demeurer dans l'ombre humide de la forêt. Vers le milieu de septembre, le daguet réussit à se débarrasser des derniers lambeaux de peau qui adhéraient encore à ses bois et à trotter ceux-ci jusqu'à ce qu'ils eussent acquis une dureté satisfaisante.
Les biches qui constituaient la petite harde étaient à peu près de l'âge de Wapi et semblaient disposées à le laisser se charger de leur protection. Le jeune élan n'eut à défendre qu'une seule fois ses droits, quelques jours après qu'il eut constaté que ses cornes étaient assez dures pour servir d'arme.
Un vieux mâle, dont les bois magnifiques avaient attiré l'attention d'un guide, s'était un jour avancé fièrement dans la clairière fréquentée par Wapi et sa bande. On l'avait surnommé Jumbo, à cause de sa taille. Secouant de façon menaçante ses bois majestueux, le vieil élan s'approcha lentement de Wapi en grondant un ordre qui signifiait :
"File, gamin, et laisse-moi la place".
Jumbo s'approcha, secouant toujours la tête et grondant des injures, jusqu'à ce qu'il fût à une douzaine de mètres de son  jeune rival. Il commit alors l'erreur fatale d'oublier que ses cornes, encore dans leur velours, n'étaient pas complètement développées : il chargea. Les deux élans heurtèrent front contre front, et Wapi administra à son adversaire le coup le plus heureux de sa carrière : ses courtes dagiues vinrent heurter Jumbo juste au-dessous de la corne droite, ébranlant si bien celle-ci qu'elle glissa de sa position habituelle et prit une inclinaison qui donnait un aspect ridicule au vieil élan. A présent, le moindre choc risquait de la casser complètement.
Wapi contemplait avec satisfaction la retraite précipitée de son adversaire. Il était trop ébahi d'une victoire si facile pour songer à poursuivre l'avantage. Les  biches se pressèrent autour de lui afin se lui exprimer leur admiration et leur fierté de l'avoir comme chef. Alors, pour la première fois, le daguet voulut essayer de bramer. Il produisit un son qui ressemblait fort à la première tentative que fait un petit garçon pour siffler dans ses doigts, mais personne ne parut s'en soucier.


A SUIVRE

Commenter cet article

trublion 07/09/2017 08:00

C' est grand et costaud un élan, on parait petit à ses côtés, et son pire ennemi reste l' homme