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avenue Frochot

Publié le par HITOYUME

SOUVENIRS

 

La dame de l'agence immobilière me proposa une chambre en sous-location. Elle m'indiqua l'adresse, après un rapide coup de fil au propriétaire avertissant celui-ci de ma visite. "Il vous la montrera, me dit-elle, et si elle vous convient, vous repassez pour signer le contrat de location et régler les frais d'agence".
Le propriétaire m'attendait. Très grand, coiffé d'un feutre à large bord dessinant une sorte d'anneau de Möbius, long châle de soie pendant presque jusqu'au sol, pardessus-redingote à revers d'astrakan négligemment jeté sur une épaule, il semblait sorti tout droit d'un film des années 30. Un mélange de Jules Berry, Sacha Guitry et Serge de Diaghilev.
Après m'avoir montré la chambre, il m'invita dans son salon. Il souhaitait faire plus ample connaissance avec son futur locataire, ajouta-t-il, en roulant dix fois plus de "R" qu'il n'en fallait. Sa voix, aux accents slaves prononcés, vibrait dans basses, telle celle de Chaliapine dans Boris Godounov. On sentait le Russe blanc, aristocrate jusqu'au cou. Il y a gros à parier que ce type devait tutoyer les tsars et taper sur le ventre de la Grande Catherine.
Après m'avoir servi un doigt de porto, il s'installa confortablement dans un profond canapé et alluma une cigarette à filtre doré. Au moment où j'allais lui demander poliment des nouvelles de Maxime Gorki et d'Igor Stravinski, il demanda d'un air détaché à combien s'élevaient les frais d'agence que je devais acquitter.
- Comprenez-vous, ces types-là sont des escrocs, me dit-il. Pires que des moujiks. Dites-leur que la chambre ne vous convient pas. On s'arrangera à l'amiable entre nous.
Je trouvai l'idée intéressante dans la mesure où elle me faisait économiser une somme non égligeable.
Le lendemain de mon aménagement, il vint me rendre une visite, soi-disant de courtoisie. J'étais en train de recopier péniblement un dessin dans Spirou et il s'extasia sur mon oeuvre, affirmant qu'elle lui rappelait les steppes ukrainiennes et les icônes de son enfance.
- Vous un grrand arrrtiste êtrrre, me dit-il. Puis, sautant du coq à l'âne, il fit vaguement allusion au loyer, souhaitant dans la mesure du possible percevoir six mois d'avance. Plus les frais d'agence qu'il m'avait fait économiser. Non pas que cela présentait le moindre caractère d'urgence. Toutefois, ça l'arrangerait assez d'avoir ça en fin d'après-midi. Je commençai à concevoir quelques soupçons.
La semaine suivante, je constatai un soir avec agacement qu'il n'y avait pas de courant. Sûrement une panne de secteur. J'en fis part le lendemain à mon proprio qui poussa un soupir de soufflet de forge émanant du plus profond de son âme slave.
- On m'a coupé l'électricité, expliqua-t-il. Quand je vous disais... tous des escrocs... Tout ça parce que je n'ai pas réglé mes notes des trois derniers mois. Quelle mesquinerie.
Heureusement, me rassura-t-il, il attendait une rentrée importante dans les prochains jours. En confidence, il ajouta qu'il avait réussi à céder à un investisseur au flair infaillible un lot d'emprunts russes 1912, au prix de l'émission augmenté du taux annuel d'inflation.
En attendant, je n'avais pas de lumière. Par bonheur, ma voisine du dessous, une cantatrice qui passait ses journées à faire des vocalises, parfois lassantes, à la vérité, m'offrit aimablement l'hospitalité d'un branchement électrique sur son compteur. Je pus ainsi m'éclairer de façon décente au moyen d'une rallonge de 25 mètres. L'électricité a dû être rétablie mais je n'en ai jamais rien su car je ne tardai pas à émigrer vers d'autres horizons.
Pour la petite histoire, j'ai revu ma cantatrice plusieurs années plus tard sur la scène de l'opéra. Elle chantait le rôle principal. C'était Régine Crespin, l'une des plus grandes interprètes wagnériennes mondiales.
Ca s'est passé avenue Frochot, à deux pas de la place Pigalle, où j'ai habité quelque temps. J'y ai d'ailleurs croisé un jour un monsieur trapu à la démarche dandinante évoquant celle d'un ours brun. C'était Jean Renoir, qui devait habiter l'avenue également.
On rencontrait du beau linge, avenue Frochot, à deux pas de la place Pigalle.

A  LUNDI

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trublion 06/10/2017 08:13

On rencontre de tout dans ce monde, des braves et des escrocs et je confirme qu' il est petit !
à lundi donc