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ce corps si lourd

Publié le par HITOYUME

SCENE DE VIE

 

Un vieil homme croupit, là-bas. Que peut-on y faire ?
Un vieil homme croupit là-bas, comme tant d’autres.
Ses yeux larmoyants ne voient plus, ou si peu. Ses jambes, raides, le portent péniblement. Du lit au fauteuil, du fauteuil au lit...
Son corps n’est plus qu’une vieille épave dont la peinture s’écaille. Une épave en perdition qui craque de partout et qui prend l’eau ; qui n’est plus étanche.
Il a beau appuyer sur le petit appareil qu’on lui attache autour du cou, les infirmières ne viennent jamais tout de suite. Il attend, là, souillé, honteux, baignant dans sa pisse jusqu’à ce qu’elle soit froide.
La pudeur ? C’est un luxe qu’il ne peut plus se payer. Sa dignité est aux mains des autres. 
Pour ne pas y penser, il se réfugie derrière l’écran de brouillard qui lui barre la vue. C’est la parade qu’il a trouvée pour rendre les choses supportables. Se dire que les autres le voient aussi peu qu’il les voit.
De toute façon, c’est presque la réalité. On lui accorde si peu d’attention. Il doit être transparent. 
Pour les infirmières, il est un numéro de chambre. Il les entend, dans le couloir...
« Tu as changé les draps du 19 ? Est-ce que le 19 a pris ses médicaments ? »
Les soins se font à la va-vite, sans ménagement. On le manipule, on le bouscule. On lui parle gentiment, pourtant. On lui donne du « Monsieur » ...
Ce ne sont pas de mauvaises filles, au fond. C’est juste le temps qui les presse – comme des citrons. Toujours plus vite. Toujours plus efficace. 
Lui aussi, en son temps, expédiait la besogne. Ah ça, il n’avait pas peur de mouiller sa chemise ! Il était fort et vigoureux. Il abattait l’ouvrage sans économiser sa sueur, puis venait s’assoir à l’ombre, près du grand-père impotent, et se contentait de regarder passer le temps... 
C’était un temps où l’on savait vivre. C’était un temps où l’on gardait les vieux chez soi.
Ses enfants à lui sont toujours pressés. Ils ne passent qu’en coup de vent. Il voit leurs silhouettes s’agiter devant la fenêtre comme s’ils cherchaient à s’envoler. Comme s’il leur en coûtait trop de se poser un peu à la « résidence », de faire une petite pause en marge de leur vie trépidante. Quand ils sont près de lui, il sent bien qu’ils ont la tête ailleurs ; qu’ils sont là, mais qu’ils pensent déjà à leur dîner entre amis, à leur sortie du week-end, au match de foot du gamin... À la vie, quoi. Celle dont il ne fait plus partie. Celle qui va beaucoup trop vite pour qu’il puisse la suivre.
La sienne de vie, ou ce qu’il en reste, s’écoule au ralenti, au rythme des soins et des visites.
Dans les brumes incertaines qu’il parvient encore à distinguer en guise d’horizon, sa seule préoccupation est de s’orienter entre les meubles, de retrouver ses affaires là où il les a laissées, dans l’ordre, le gilet sans manches sur le dossier de la chaise, celui avec manches sous le gilet sans manches, la veste, encore dessous ; le brumisateur, sur la tablette de la fenêtre, le déodorant sur la table de chevet, et pas l’inverse, sinon il pourrait les confondre – il a beau leur dire, pourtant, que c’est important !
Tant d’énergie consacrée aux nécessités d’un quotidien sans couleurs et sans saveurs. Prisonnier d’un corps qui ne fonctionne plus.
Pourtant, dans ce corps décrépi subsiste un jeune homme. Un jeune homme plein d’enthousiasme et de curiosité. Un jeune homme qui a encore tant de choses à découvrir dans ce monde. Tant de voyages à faire, d’expériences à vivre. S’il le pouvait, il ferait mille projets. Si seulement ce corps n’était pas si lourd. Si seulement chaque mouvement n’était pas un Everest.
Ça fait longtemps qu’il s’est fait une raison. À quoi bon lutter contre l’ordre des choses. Il est vieux, c’est comme ça. Il a fait son temps. Il se sait engagé sur une pente descendante de laquelle il ne remontera pas.
— Mais je ne souffre pas, dit-il à qui veut l’entendre. Non, je ne souffre pas...

A  LUNDI

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trublion 13/10/2017 07:42

C' est la déshumanisation, on répare les vielles bagnoles tant qu' elles peuvent encore servir, puis c' est la casse !
C' est devenu pareil pour l' humain qu' on soigne jusqu' au bout, parce qu' il rapporte encre aux organismes, mais ça s' arrête là !
IL fut un temps où on avait le culte des anciens, mais la orale fout le camps !
à lundi