Mercredi 1 juillet 2009

Saito apprit sans émotion apparente que le jour de la rencontre était proche. Sa noire détermination se renforçait tous les jours, il s'entraînait comme un forcené, mangeait comme un ogre et dormait comme un homme ivre. Le maître par contre, semblait avoir vieillit arrivait sur le tatami le matin, très frileux, le visage gris et fatigué, ne se reprenait que vers la fin de l'échauffement, quand il devait se concentrer sur ses élèves.
Le matin du duel, Saito et son maître partirent à l'aube. Saito se tenait fièrement en selle, ses cheveux pour la première fois arrangés comme ceux d'un samurai. Il comptait mourir aujourd'hui, en homme et en guerrier.
L'automne était revenu, et quand ils débouchèrent dans la clairière de la rencontre, une lourde brume blanche roulait ses vagues à ras du sol. En face d'eux, le cheval de Yushio bondit hors du bois. Le ronin était en armure de bataille; son casque de métal et de cuir ne laissait libre que le centre de son visage. Sans un mot d'adieu, Saito s'élança à sa rencontre. Koga regarda s'éloigner la frêle silhouette penchée sur le cou de sa monture.
Saito, emporté dans un galop furieux, voyait Yushio fondre sur lui, formidable.S longue lame semblait s'étirer vers lui, affamée, et il fut un instant stupéfait en comprenant que l'entraînement était terminé, qu'il était lancé dans un duel à mort.Il faillit manquer sa parade, le sabre de Yushio creva sa tunique et l'écratgna légèrement. Puis il n'y eut plus personne devant Saito.
Il jeta son cheval de côté, juste à temps pour éviter la seconde attaque. Sa tunique déchirée claquait sèchement au vent du combat. La troisième fois que le ronin revint à la charge, le cheval de Saito, terrifié, se cabra, et le sabre du ronin s'enfonça de deux pieds dans son encolure. Le cheval poussa un cri terrible et s'abattit, disparaissant avec son cavalier sous l'épaisse nappe de brume. Une écume de sang partit sur le vent comme un embrun marin.
La brume sauva Saito qui roula, roula encore, étourdi, conscient seulement de l'épée à laquelle il s'accrochait. La terre sous lui amplifiait le piétinement furieux de la monture de Yushio, il crut qu'un sabot allait lui écraser la tête. Il se dressa, sabre brandi, juste devant la bête, et son coup désespéré la décapita presque. Puis sa jambe infirme céda sous lui et il trébucha, esquivant involontairement l'écart du cheval blessé à mort.
Yushio avait sauté à terre à l'instant même où Saito frappait. Il atterrit légèrement à quelques pas. Ils entendirent la bête se débattre, pousser une sorte de sanglot.
Le soleil s'élevait dans le ciel et la brume fuyait maintenant en écharpes rapides devant le vent frais sorti des bois.Les deux adversaires, pris jusqu'aux hanches dans cette rivière blanche, combattaient, silencieux,immobiles, pour leur vie.
Saito aurait aimé attaquer, mais sa jambe infirme le clouait sur place. Son calme étonnait le ronin, qui avait cru être le plus fort au jeu de la patience. Presque par curiosité, Yushio feinta, attaqua, et fut ébloui par l'élégance de la parade et riposte de Saito. Mais le jeune homme n'avait toujours pas bougé. Un coup de vent plus fort fit brusquement un remous dans la brume, les yeux du ronin plongèrent vers la jambe du garçon qui attaqua instantanément. Yushio se jeta instinctivement en arrière, et leva un visage bouleversé vers Koga qui attendait à vingt pas.
_J'avais oublié que c'était un infirme, cria-t-il.
Koga resta se pierre et le ronin se calma.Une touche d'humour revint dans ses yeux et il dit:
_Je suis mort depuis que mon maître est mort, et seuls les fous séparent la mort de la vie.
Puis il vint délibérément se placer en garde, à portée de sabre de Saito, les pieds plantés en terre pour ne pas bouger.
Saito, fou d'espoir, attaqua. Il avait toujours dû compter avec son infirmité, mais le ronin venait de s'imposer la sienne. A la seconde attaque, Yushio contrôla son réflexe de recul, mais sa technique était faussée et il ne put parer assez vite. La lame de Saito s'enfonça profondément dans sa poitrine et il s'effondra sans un cri.C'était Saito qui criait, un mélange terrible de triomphe, d'horreur et de délivrance.
Koga sauta à terre et se précipita. Le samurai mourant eut le temps de voir le maître s'incliner profondément devant lui.
_Il a souri, balbutiait Saito, horrifié. Je dois tout recommencer.
_Que veux-tu dire, garçon, demanda brutalement Koga.
_Vous m'avez dit une fois, sensei, avec colère: mais pourquoi ne souris-tu jamais? C'est de l'orgueil! Vous m'avez dit d'aller en ville, et de regarder le jardin. Je n'ai qu'un sabre de mort, j'ai laissé de côté la vie. Je dois tout reprendre au commencement.
_Mon fils, dit Koga avec une émotion profonde, tu as compris ce qui te manquait. Tu n'as rien à recommencer.

Par l'essentiel oublié - Publié dans : histoire trouble
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