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texte de vieux bouc

Publié le par HITOYUME

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Ne vous laisser pas abuser

si au cours d'une discussion

quelqu'un vous affirme :

"Je ne suis pas fou tout de même",

réclamez-lui

un certificat médical.

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la photo

Publié le par HITOYUME

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En un éclair, il vit le cliché extraordinaire. L'instantané naturaliste qui passerait en noir et blanc sur du papier glacé, celui qui ferait s'extasier les visiteurs dans les galeries et hocher la tête aux responsables photo dans les rédactions : "Ce Ghislain, quel talent...".
Sur la terrasse du bistrot en face de lui, cinq hommes, assis à cinq tables différentes, sirotaient une tasse de café en lisant le journal. Le prodoge, c'est qu'ils tenaient tous leur journal exactement dans la même position. Comme ils se trouvaient assis chacun à deux chaises d'intervalle, leur alignement semblait si régulier qu'ils paraissaient avoir été placés là par un metteur en scène. Un rayon de soleil matinal, limpide et contrasté, éclairait l'ensemble. Ghislain n'avait que quelques fractions de seconde pour agir, tous ses réflexes professionnels se mirent en branle. Par un hasard qui fait parfois bien les choses, son Nikon était paré, chargé dans son sac, prêt pour une photo de commande qu'il partait faire ce matin-là. Tout en estimant la vitesse d'obturation, ses yeux mesuraient l'environnement, la stabilité de la lumière, tandis que sa main ouvrait la fermeture-éclair de son sac. A cet instant, l'un des cinq consommateurs, celui de gauche, éprouvant une démangeaison sous ses lunettes, posa son journal et porta sa main à son sourcil. Le bel ensemble s'en trouva brisé.
Ghislain poussa un soupir. Rater un tableau si exceptionnel à quelques secondes près, c'était la vie, c'était le métier, mais c'était trop bête. Il regimba. Tout n'était peut-être pas perdu. Il traversa la petite rue et s'adressa au client qui replaçait ses lunettes après s'être gratté.
- Excusez-moi, monsieur, je suis photographe et j'allais prendre une photo de la terrasse. Ca vous ennuierait de reprendre la pose que vous aviez il y a quelques instants? Juste le temps de la photo...
- Non, pas du tout...
- Voilà, comme ça. Ne bougez plus, ne me regardez pas, j'en ai pour une seconde.
Ghislain traversa la rue en courant. Quand il se retourna, il constata qu'un autre lecteur, celui d'extrême droite, un artisan en salopette, avait abandonné son journal et tournait sa cuillère dans sa tasse. Il fit un petit signe de patience à son précédent interlocuteur et retraversa la rue pour réitérer la même demande au nouveau perturbateur. Celui-ci haussa les épaules.
- Si ça vous chante. Mais dépêchez-vous, je suis pressé.
Comme ce dernier parlait fort, son voisin, un grand blond décoiffé, tourna la tête pour suivre la scène. Et tandis que Ghislain retrversait la rue, il demanda :
- Qu'est-ce qu'il voulait, le monsieur ?
- Je sais pas. Prendre une photo. Il veut qu'on tienne le journal... comme ça.
Gjislain brandit l'appareil. Le moment magique était revenu, les deux clients d'extrême droite discutaient entre eux, mais le journal cachant une partie du visage, ça se voyait à peine. Déjà, son doigt se posait sur le déclencheur, lorsque le grand blond se leva.
- Hé, dites donc, vous ! C'est quoi, cette photo? le héla-t-il.
- C'est juste une photo pour moi, je l'ai dit à monsieur, s'il vous plaît, ne bougez pas...
- Il n'en est pas question. Je ne vous ai pas donné mon autorisation.
Surpris, les deux derniers consommateurs encore plongés dans leur lecture posèrent leur journal. La belle ordonnance était à l'eau. Ghislain soupira derechef. Et retraversa la rue.
- Ecoutez, c'est juste une photo personnelle, et on ne voyait pas votre visage, se défendit-il.
- Peut-être, mais vous n'avez pas à me photographier sans demander mon autorisation.
- Oh, laissez-le prendre sa photo, intervint le premier client aux lunettes. Qu'est-ce que ça peut faire ?
- Je ne suis pas d'accord, c'est mon droit.
- Alors, vous la prenez, ou pas, votre photo ? dit l'artisan. J'ai pas que ça à foutre.
- Bon, ça fait rien, laissez tomber, c'est pas grave, dit le client du milieu, un Arabe en complet veston. Il a raison ! Qu'est-ce que vous voulez en faire, de cette photo, d'abord ?
Ghislain serra les mâchoires et, pour les cinq consommateurs,expliqua la terrasse, le soleil, les cinq lecteurs devant leurs cinq cafés, la photo d'art et le reste.
- Ah c'est ça, dit l'Arabe. Alors allez-y.
- C'est le cas de le dire, intervint le cinquième consommateur, celui qui n'avait encore rien dit.
- Enfin, vous croyez que je peux payer tous les passants que je photographie dans la rue? s'énerva Ghislain.
- Et si votre photo devient un cliché célèbre, vous pouvez gagner des millions avec ça! Et nous, on aura même pas eu droit à un café...
- Bon, ben je vous laisse avec vos salades, dit l'artisan en se levant. Je dois filer...
- Attendez ! cria presque Ghislain.
Ce que venait de lui dire le blond lui fouettait le sang. C'était incontestable, sa toute première impression lui avait brîlé l'oeil : un chef-d'oeuvre. Et si ce rat avait raison ? Il réfléchit à peine.
- Ecoutez : j'ai cent euros sur moi. Je vous en file vingt à chacun si vous reprenez la pose dix secondes. Dix! Pas une de plus.
- Ca me va, dit le grand blond.
- A ce prix, je reste la journée, rigola l'artisan en se rasseyant.
- OK, dit l'Arabe. Alors, on tient le journal comme ça ?
- Moi, je trouve que c'est pas très honnête, pour un instantané impromptu, dit l'homme aux lunettes.
- Et Doisneau, et Cartier-Bresson, et Capra, comment vous croyez qu'ils faisaient ?
Il n'en croyait pas ses yeux. Le moment magique était revenu. Il n'avait plus qu'à appuyer, les six hommes étaient en place, il aurait son chef-d'oeuvre. Les six ?
- Hé, vous, là-bas ! Qui vous a permis de prendre mon établissement en photo ? disait le patron sur le pas de sa porte.
Ce coup-ci, ce furent les consommateurs qui plaidèrent sa cause.
- Ah mais si vous êtes payés, ma terrasse est pas gratuite non plus. Ca se paye, le décor, aussi.
Fou de rage, Ghislain sortit son chéquier.
- Une location d'espace, c'est quinze euros de l'heure, fulmina-t-il. Je loue votre terrasse vingt euros pour dix secondes, ça vous va ?
Le patron réintégra son comptoir, Ghislain retraversa et recolla son oeil au viseur. Vues de l'autre côté de la rue, les choses s'étaient gâtées. Un énorme nuage occultait maintenant le soleil et ne semblait pas près de se dissiper. Ghislain considéra les cinq figurants qui tenaient idéalement la pose et la lumière qui était foutue. Mais plus les difficultés s'accumulaient, plus cette photo lui semblait exceptionnelle. Elle ferait le tour du monde, s'étalerait sur les posters... Un flash à diffuseur sur portique pourrait remplacer le soleil, si son assistant était libre, il pouvait lui amener vite. Il retraversa la rue.
- J'ai besoin de lumière, ça va être un peu plus long que prévu, dit-il en sortant son téléphone portable.
La lumière éclaboussait la terrasse, l'assistant baladait sa cellule. Ghislain constata désespéré que l'éclairage artificiel rendait les peaux blafardes, la façade du bistrot lépreuse. Un flic en mobylette s'arrêta et désigna le praticable en bois qui soutenait le flash, mordant sur la rue.
- Vous avez une autorisation, pour bloquer la circulation ? demanda-t-il.
- Ca va pas faire péter mes plombs, votre loupiote ?
- Dites, si on y passe la journée, faudrait revoir les tarifs...
Ghislain aboyait dans son portable.
- Je suis sur un gros coup, j'ai besoin de moyens. Est-ce que l'agence est derrière moi ?
En un éclair, il vit le cliché extraordinaire. L'instantané techno qui passerait en pleine page des revues tendance. Derrière des barrières grises que surveillaient des flics, une batterie de projecteurs montés sur échafaudages éclairait une terrasse de café, entourée de fourgons techniques et de groupes électrogènes. Devant un camion-loge, une équyipe de maquilleuses apprêtaient des figurants, tandis que des décorateurs repeignaient la façade du bistrot. Et là, au milieu de ce tumulte, dans cette lumière onirique, ce type seul, comme oublié de tous, effondré sur un fauteuil de plateau, en sueur, agité de tremblements, et serrant dans ses mains un appareil photo comme un ours en peluche. Le cliché d'enfer !
Il visa et appuya sur le déclencheur.


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