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texte de vieux bouc

Publié le par HITOYUME

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Il y a un nombre

incommensurablement astronomique

d'atomes dans l'univers

et pas un de plus.

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la rivière sans étoiles

Publié le par HITOYUME

les histoires d'Hitoyume

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Assis à l'arrière du canoé, la carabine sur les genoux, Steve tambourinait du bout des doigts les flancs de peau de l'embarcation. Son regard remonta le long des parois abruptes du canyon, jusqu'à la mince lézarde du ciel qui serpentait cent pieds plus haut, dans le rougeoiement des roches.
Ses lèvres se plissèrent en un sourire amer... Dans peu de temps, il le savait, le défilé s'étranglerait davantage et là-haut le serpent d'azur s'amincirait jusqu'à disparaître. Les eaux du fleuve, à ce moment, déferleraient vers le royaume iréel de la nuit sans étoiles...
Plus que des tourbillons et des écueils, plus que des rapides et des chutes, il aurait alors à se méfier de l'autre. L'autre...
Son regard revint lentement sur le dos de l'Apache, agenouillé à l'avant, qui plongeait en cadence sa pagaïe dans les eaux sales du fleuve...
- Me répondras-tu ? Quand sortirons-nous de ce maudit canyon... Réponds ! Mais réponds, ou je...
Il avait hurlé et son index cherchait la gâchette de la Winchester. Mais sa main au contact du métal recula comme sous l'effet d'une morsure et glissa avec lassitude le long de la crosse polie. A quoi bon ! Il ne tirerait pas. Il savait qu'il ne pouvait pas tirer... Pas encore, du moins...
"J'aurais dû l'abattre tout de suite... Il est trop tard maintenant... J'ai trop besoin de lui"
- Ecoute, l'Apache ! Nous sommes ensemble depuis vingt heures... ou trente heures, je ne sais plus... Tu n'as pas ouvert la bouche ! Je ne sais même pas ton nom... Parle ! Mais parle !
Steve parlait dans le dialecte de l'Indien et sa voix s'était faite plus calme, plus douce.
- Nous sommes ennemis, c'est vrai. Mais aujourd'hui, notre véritable ennemi, c'est ce fleuve... Nous devons nous entr'aider, toi et moi, si nous voulons le vaincre... Non ?
L'Indien ne tourna même pas la tête.
- Peu d'hommes, dit-on, sont parvenus à descendre la Rivière sans étoiles... Crois-tu que nous réussirons ?
Le buste légèrement penché en avant, Steve guettait une réponse, tout en observant le pan d'étoffe écarlate qui se balançait entre les épaules de l'Apache, au rythme de ses mouvements souples et réguliers.
Silence.
- Parle !
Pa... ar... le ! Pa... ar... le ! ar... le ! ar... le !
Steve avait lancé une sorte de hurlement qu'un écho monstrueux reprenait, chargeait de haine égrenait tout au long du canyon... Steve ravala sa salive.
- Nous devrions pourtant nous entendre...
L'Indien, à petits coups de pagaïe, dirigeait le canoé entre les têtes moussues des écueils vers une minuscule crique de galets...
"Ce coyote a raison, c'est ici qu'il faut débarquer !... Au fond, ce n'est pas si mal qu'il soit avec moi... Il veut vivre, moi aussi. En sauvant sa peau, il sauve la mienne... Oui, il a raison : c'est sur cette crique qu'il faut passer la nuit si nous voulons admirer une dernière fois les étoiles !"
L'avant du canoé vint mourir sur les galets, et l'Indien sauta à terre.
- Bien joué, l'Apache !
Le ton enjoué de Steve ne parvenait pas dissimuler l'inquiétude qu'exprimait son visage. Le regard noir de l'Indien se posa sur lui, froid, implacable...
La nuit était tombée très vite. Une pâle lueur de lune, s'infiltrant entre les murailles du canyon, s'étalait sur le fleuve, ourlant ça et là un tourbillon d'une frange scintillante.
D'un coup de pied, Steve fit rouler un galet dans le courant...
"Même si nous le voulions, nous ne pourrions jamais revenir en arrière. On ne remonte pas un fleuve pareil... Même mon Indien ne s'y risquerait pas !... Il doit descendre, lui aussi, la Rivière sans étoiles... Avec moi ! Avec ou sans moi... Sans moi ? C'est ça ! Ce chien a une idée dans la tête... Laquelle ? Je sais... Il guette le moment où il pourra s'emparer du canoé et filer seul vers le sud... Quand ? Cette nuit peut-être ?..."
Steve frissonna. Sans canoé, il serait condamné à finir ses jours sur cette crique.
Et ceux-ci seraient peu nombreux... Le froid... La faim... Peut-être pourrait-il tuer quelques oiseaux... Six balles dans le colt, autant dans la Winchester...
Et après ?... Après... il n'aurait plus qu'à aller s'étendre sous la niche que les eaux avaient creusée dans la roche et attendre... Ses os ne tarderaient pas à ressembler aux racines tourmentées, brûlées par le soleil, de la grande souche qu'une crue avait jetée là, au milieu de la crique...
Cette nuit peut-être...
- Tends les bras !
Steve s'avança vers l'Indien, son pistolet dans une main, une corde et un bâton dans l'autre. L'Apache vit l'oeil noir du colt et obéit.
- C'est une petite astuce que tes cousins commanches m'ont apprise, jadis...
Tandis que d'une main Steve ligotait au bâton les poignets de l'Indien, son arme restait pointée...
- Tu vas dormir contre cette souche... Au moindre mouvement, je me réveille... Tu comprends, Apache ?
L'Indien releva son visage impénétrable et posa son regard sur Steve. Celui-ci crut y voir passer une lueur de mépris...
- Je sais ce que tu penses, l'Apache ! Je suis armé et tu ne l'es pas... C'est ça, hein ? Tu me crois lâche !... Dis-le ! Dis-le que tu me crois lâche !
Il recula soudain, jeta la corde sur la plus haute fourche de la souche, puis en noua l'extrémité à son poignet. Tandis qu'il s'allongeait sous la niche, ses yeux évitèrent de rencontrer ceux de l'Indien...
- Sûr que j'aurais dû l'abattre tout de suite... Pourquoi me suis-je embarrassé de ce Coyate ?... Mais pourquoi ?...
Pourquoi ? Parce que, cette nuit-là, le capitaine Jacob Steve, du 21è Régiment des "Jaquettes", avait eu peur...
Six semaines durant, il avait vécu dans l'angoisse, attendant l'occasion. Et celle-ci s'était enfin présentée : l'orage... Un de ces orages sauvages et violents qui en quelques secondes ravinent les collines et transforment en marécages les plus arides déserts.
Serrés dans le pueblos, les Apaches imporaient leurs sorciers de leur ramener le soleil, et l'évasion avait été facile. Tout avait été facile : récupérer son arme dans la chambre déserte du chef; se ruer vers le fleuve, vers le petit embarcadère où les pêcheurs Apaches amarrent leurs embarcations...
Mais il y avait eu celui-là, qui sans doute s'était attardé à la pêche, et dont le canoé avait surgi des ténèbres à l'instant même où, après avoir dévalé la colline, il arrivait sur la berge du fleuve.
Quand l'Apache, tout ruisselant de pluie, avait bondi sur la rive, Jacob Steve avait hésité... Puis il avait eu peur de l'instinct de l'homme du désert.
La crosse de son colt avait fait un vilain bruit contre la nuque de l'Indien...
L'homme était là, étendu à ses pieds... Un Apache... Un de ces Apaches qu'il détestait... Il avait pris son fusil... Il ne lui restait plus qu'à pousser le corps dans le fleuve...
Mais, devant ce fleuve dont les eaux noires roulaient devant lui, si rapides que les rayons de lune ne trouvaient pas le temps de s'y accrocher, devant ces tourbillons qui vrillaient la surface et venaient déposer à ses pieds une vilaine écume jaunâtre, devant ces remous qui creusaient les flots en silence puis s'en allaient mourir dans le mystère des ténèbres, Jacob Steve avait ressenti un étrange malaise...
Il avait soudain eu peur de la nuit, peur du silence... Peur de sa solitude, peur de lui-même...
Voilà pourquoi, cette nuit-là, le capitaine Jacob Steve avait hissé le corps inanimé de l'Apache à bord du canoé.
Entre ses paupières mi-closes, Steve observait l'Indien.
- Après tout, c'est peut-être un type comme moi... Bon sang ! Ils riraient bien, ceux du Fort Carlston, s'ils pouvaient penser que je m'apitoie sur un Apache ! M'atitoyer ? Ils n'y sont pas ! Quand nous en aurons fini avec le fleuve... Tac ! Nettoyé, le chien rouge !
Sa main rencontra la crosse du colt posé tout près de lui. Il sursauta et jeta un coup d'oeil sur sa gauche. La carabine était là, collée à sa jambe...
- Tu es fort, Jacob Steve, avec ces armes... Mais pas assez ! Tes armes n'ont pas arraché une parole à l'Apache... Elles sont inutiles, tes armes !... Allons, Steve, avoue ! Tu as peur des silences de l'Indien comme l'autre nuit tu avais peur de la solitude... Maintenant, tu as peur d'affronter la Rivière sans étoiles... Tu as peur... Tu as toujours peur !... Tu es un lâche, Jacob Steve !
- Non ! Non ! Je ne suis pas un lâche !...
Steve s'était dressé et marchait vers l'Apache qui somnolait contre la souche. Du pied, il lui frappa la cuisse.
- Je ne suis pas un lâche !... Tu m'entends ! Tiens, regarde...
Il hurlait, brandissant son pistolet par le canon.
- Regarde, l'Apache... Nous serons égaux désormais...
Lancé à toute volée, le colt retomba au milieu du fleuve et souleva dans les ténèbres une petite éclaboussure de lumière.
- La carabine, maintenant...
Saisissant la Winchester, Steve actionna comme un fou la poignée d'éjection.
Une... deux... trois... quatre... cinq fois... Les balles roulèrent sur les galets, entre les jambes de l'Apache.
- Je garderai l'arme... Tu garderas les munitions... Tu ne me les rendras que si nous en avons besoin !... D'accord, l'Apache ?
Et Steve retourna sous sa niche. Il s'endormit rapidement, la main crispée sur la corde. A quelques pas de lui, l'Indien observa longuement les cartouches dont les douilles de cuivre brillaient sous la lune...
Depuis des heures et des heures, il n'y avait plus ni jour ni nuit. Le canoé bondissait dans une pénombre grise et verte, entre les roches couvertes de mousses sombres. Des lueurs bleutées tombaient çà et là, rappelant que là-haut existait un ciel... Tourbillonnant, grondant, écumant, le fleuve déferlait, impatient de se libérer de son carcan de granit.
- Là-bas ! Regarde, l'Apache !
Steve passa sa main sur son visage ruisselant d'eau, et ses yeux, dans la pénombre, se remirent à vivre... Le cauchemar était fini... Là-bas, c'était le grand calme...
Les parois du canyon s'écartaient brutalement, démasquant un gigantesque pan d'azur... Et le fleuve, tout d'un coup envahissait la plaine...
Le canoé glissa dans le courant léger...
- Fort Carlston est à une lieue d'ici, murmura Steve.
Il observait les muscles de l'Apache, qui roulaient sous la peau brune... Si la Rivière sans étoiles les avait épargnée, n'était-ce pas un peu grâce à lui ?...
- Tu deviens fou, Jacob Steve... Ce chien n'a cherché qu'à sauver sa peau !... C'est fini, maintenant !... Chacun pour soi !... La guerre reprend... Et souviens-toi de ton serment : ne jamais faire de prisonnier...
- Aborde ici, l'Apache...
Steve avait un mauvais regard.
- Tu te crois fort, l'Apache !... Tu aurais pu sans moi descendre la rivière... Tu aurais pu te débarrasser de moi puisque mes armes étaient inutilisables... Mais tu n'as pas osé !
L'Apache, debout sur la berge, les bras croisés, le regardait fixement.
Il parla.
- Je n'ai pas osé, c'est vrai... Je n'ai pas osé parce que tu es un lâche, capitaine Steve ! Tu m'aurais abattu avec ta dernière balle, celle que tu as conservée dans le chargeur de la carabine... Mais peut-être vas-tu le faire maintenant ?
Steve devint très pâle. Ses mains tremblèrent. La colère et la honte l'envahissaient à la fois. Il avait été lâche et bête. Mais pouvait-il se douter que l'Indien se souviendrait que sa carabine contenait six cartouches ?...
- Va t-en ! Va t-en ! Retoune chez les tiens... Vite... Plus vite !
L'Apache s'était retourné calmement et s'éloignait vers les rochers.
- Plus vite...
Comme dans un rêve, Steve sentit le canon de sa carabine se relever... et il réalisa qu'il allait commettre une dernière lâcheté... Son index déjà se repliait sur la détente...
Non ! Pas cette fois...
Tandis qu'il regardait l'Indien escalader les roches, son doigt abandonna la gâchette, et sa main, machinalement, abaissa la poignée d'éjection... Il n'entendit même pas le petit bruit que fit la balle en retombant dans le fleuve...

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