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Articles avec #scenes de vie tag

gare de l'Est

Publié le par HITOYUME

Gare de l’Est, 5 heures du matin. Les premiers voyageurs frigorifiés se pressent déjà vers la sortie tandis que d’autres tout aussi transis les croisent en se dirigeant vers les quais.
L’air est humide, il pleut au dehors, la brume du ciel semble elle aussi envahir jusqu’aux distributeurs automatiques de billets.
La patrouille du plan Vigipirate déambule d’un pas pesant, alourdie d’armes et de fatigue.
La vendeuse de sandwich ouvre le rideau de fer de son stand et le bruit de ferraille rouillée supplante pour un temps les murmures froissés de l’agitation matinale.
Au dehors une sirène retentit, police ou pompier, ambulance ou SAMU, une détresse qui passe sans s’arrêter.
Dans la salle d’attente, un sans-abri somnole replié dans sa crasse et son malheur juste à côté d’une femme, jeune, belle, élégante à la tenue soignée.
Elle est là, sur un siège métallique, inconfortable, de la salle d’attente de la gare de l’EST à 5 heures du matin, sans paraitre incommodée par les relents qui émanent de son voisin endormi.
Elle est prostrée, comme figée, le dos droit, la tête en arrière, le regard fixe, les bras ballants, les jambes repliées sous elle. Elle n’a pas fait un seul geste depuis des heures, depuis le début de la nuit, depuis que son amant l’a quitté.
Brutalement, il lui a fait l’amour dans une chambre miteuse d’un hôtel de passes derrière la gare de l’Est. Brutalement il l’a repoussée quand elle a voulu poser sa tête sur sa poitrine après qu’il eut joui sans l’attendre. Brutalement il s’est levé, brutalement il s’est rhabillé, brutalement il l’a congédiée. Elle n’a pas compris les mots insanes qui sortaient de sa bouche lugubre. Elle a voulu le retenir, elle couchée et nue, lui debout et vêtu. Le bas de son pantalon dans la main, il l’a trainée jusqu’à la porte, ses seins raclant le plancher froid de la chambre, le cœur tordu d’une angoisse mortelle.
Un coup de pied l’a fait lâcher prise, elle est restée allongée sur le sol, hurlant son chagrin, impudique et désespérée.
Les cuisses encore humides du sperme de la brute qu’elle avait aimée, elle s’est rhabillée lentement, machinalement, vide de toute pensée consciente.
Elle est sortie de la chambre, elle n’a pas refermé la porte, elle a pris les escaliers sans lumière, elle est sortie dans la ruelle sombre et malodorante, elle a marché droit devant elle.
Il est 5 heures du matin à la gare de l’Est, les voyageurs pressés passent devant elle sans la voir, elle dont les yeux ne verront plus jamais personne. 

A  LUNDI

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l'ombre des souvenirs

Publié le par HITOYUME

SCENE DE VIE

Des années qu'elle n'avait pas ouvert ce portail, foulé ces graviers.
Et dire que cette terre lui appartenait maintenant ! Elle avait encore du mal à concevoir la réalité d'une idée aussi folle.
Mais il fallait croire qu'elle était la seule à douter. Ni le jardin ni la maison n'avaient l'air de tenir rigueur à leur nouveau propriétaire. Bercé lentement par le vent, le peuplier majestueux qui gardait la vieille bâtisse familiale semblait gentiment la saluer et l'inviter à entrer.
Petite, elle pouvait à peine ouvrir la lourde porte de chêne. Aujourd'hui, elle n'eut qu'à donner un léger coup d'épaule pour faire céder le gond et pénétrer à l'intérieur.
Un étonnant mélange de senteurs enfouies, comme autant de madeleines du passé, la fit chavirer sur ses pieds. Submergée d'émotions, elle dut patienter quelques instants qu'un vertige se dissipe.
Au fur et à mesure, ses yeux s'habituaient à l'obscurité. Elle distinguait désormais des masses de couleur claire, comme des fantômes gisant çà et là.
Au milieu d'eux, elle ne put s'empêcher d'avancer à pas feutrés.
Pourtant, il était temps de les réveiller. Elle ouvrit les doubles rideaux de velours et fit entrer la tendre lumière du présent. Puis, dans un grand mouvement, elle souleva, un à un, les immenses draps blancs couvrant les dormeurs.
Dans un doux nuage de poussière, surgit alors la bergère de sa grand-mère, puis la méridienne, le secrétaire...
Des fragments d'une époque révolue lui revenaient en mémoire.
Elle pouvait presque voir sa chère Mamilou, dont les doigts délicats s'affairaient sans cesse, sur une lettre, un tricot, sa mère à la fenêtre, toujours voilée de fumée, perdue dans ses pensées et son grand-père, malin, coquin qui la pilait aux cartes avec la joie d'un gamin.
Et ce fameux guéridon ! Sur son dessus nu, dévêtu, manquait dorénavant la bonbonnière gourmande, promesse éternelle de confiseries démodées, de sucres d'orge aux mille couleurs !
Une ombre passa dans la pièce. Un corbeau déchira le silence.
Elle tressaillit malgré elle.
Quelle idiote ! Elle avait tenu à venir seule pour ces étranges retrouvailles avec le temps d'avant. Était-ce une erreur ?
Aaron l'attendait au café du village. Elle ferait mieux de l'appeler.
Non, il fallait en finir.
Elle s'approcha de l'escalier sinueux qui menait à l'étage. Comme autrefois, elle frissonna devant le sombre colimaçon qui s'enfonçait dans le noir.
Avec le grincement des marches, le malaise augmentait. Elle sentait grandir une peur sourde qui lui tordait le ventre.
Ça y est, elle l'avait devant elle. La « chambre rose ».
Quel nom acidulé pour un lieu tant redouté !
Elle se força à ouvrir la porte.
Tremblante, elle revit le grand lit tendu, la croix de bois au-dessus, le petit miroir fêlé et tout au fond le sinistre cabinet, triste témoin de son enfance meurtrie.
Avec le goût amer de ce qu'on ne peut digérer, tout lui revenait en tête.
Les gifles humiliantes, les coups sous la douche, les cris dans la nuit. La vue de ses propres mains, levées vers le plafond en un geste vain de protection. Et le regard exorbité de sa mère tandis qu'elle déchaînait sur elle ses démences passagères.
« Quand vas-tu te taire ? » criait-elle.
Encore maintenant, elle ne savait pas ce qui était le plus dur, les violences hystériques de sa mère ou le déchirement de la voir partir. Quand le scandale avait éclaté.
Comme un vulgaire sparadrap, il ne leur avait pas fallu longtemps pour l'arracher à elle et l'enfermer dans cette institution sordide. « Pour son bien », avaient-ils dit.
Mais comment se construire dans l'absence ?
Comment oublier, pardonner dans la distance ?
Comment guérir dans l'isolement ?
Aujourd'hui, tout le monde était parti. Il ne restait plus qu'elle.
Mamilou n'avait pas survécu à l'internement de sa fille. Elle avait sombré, s'était laissée faner. Papilou l'avait suivie de près, comme toujours. Depuis quinze ans maintenant, les chrysanthèmes au-dessus d'eux rappelaient la ferveur de leur amour incroyable.
Quinze ans... Elle-même avait enchaîné les familles d'accueil et les centres d'aide sociale. Les visages s'étaient succédés autour d'elle dans un tourbillon administratif et sa propre indifférence.
Elle avait perdu le fil.
Jusqu'à ce qu'elle rencontre Aaron. Alors seulement, avec lui, elle avait pu émerger de ce labyrinthe opaque. Petit à petit, elle avait trouvé la sortie.
Pourtant, même maintenant qu'elle semblait sortie du piège, elle restait tiraillée par un lien invisible.
Rien ne pouvant plus altérer sa réalité, la figure maternelle avait pris une dimension mythique, iconique. Quoi de plus dur en effet que de confondre une légende !
Lui rendre visite peut-être, lui faire face ? Elle ne pouvait s'y résoudre.
Au final, la vie avait tranché. Le mois dernier.
« Votre mère est partie. Elle est décédée d'une pneumonie. »
Une pneumonie !
Bien plus qu'un soulagement, sa mort laissait un vide, un déséquilibre.
La voilà donc orpheline. Et héritière...
Elle étouffait à présent. D'un geste brusque et maladroit, elle se précipita à la fenêtre. Elle en ouvrit les battants et claqua les volets au dehors.
On sentait monter la fraîcheur du soir. La terre gorgée de saveurs après la longue trêve hivernale faisait remonter dans l'air des parfums de printemps.
Vu de haut, le jardin était encore plus beau.
On ne pouvait qu'admirer la charmante allée dallée, la vieille balançoire qui tanguait joyeusement sous le poirier et bien sûr, l'incomparable verger ombragé.
Elle pensa aux fruits mûrs des grandes vacances.
Clémentine était un si joli prénom.
Elle espérait qu'Aaron serait d'accord.
Comme une réponse en forme de clin d’oeil, elle ressentit un coup de pied sur le côté. Par réflexe, elle passa la main sur son ventre arrondi.
Dans vingt ans, sa fille aurait dix-neuf printemps.
Dans vingt ans...
Saurait-elle lui offrir ce qu'elle-même n'avait pas reçu ? Lui donner ce qui lui avait été refusé ? Saurait-elle être une maman, tout simplement ?
Elle craignait tellement d'être, à son tour, elle aussi, rongée par la folie, ravagée par la vie.
Au-dessus du toit, par delà les ardoises, elle remarqua les bourgeons timides qui pointaient un peu partout dans les branches.
Là, dans ce domaine de tous les possibles, elle sentait une force inconnue, un incroyable sillon de vie.
Était-ce le vent qui murmurait dans les arbres ? Il lui sembla soudain qu'on lui soufflait une idée. Et pourquoi pas, après tout ?
Peut-être devait-elle le construire ici, son avenir ? À l'ombre des souvenirs en fleurs.


A LUNDI

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