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maurice pagnon

record battu

Publié le par HITOYUME

Maurice PAGNON

L'homme agita son drapeau bigarré, l'immobilisa brusquement au-dessus de sa tête puis, d'un  geste sec comme un coup de hache, l'abaissa en faisant un bond de côté. Les moteurs vrombirent et les bolides de la route s'élancèrent. Une clameur monta des tribunes lorsque les coureurs reparurent après un  premier tour du circuit. Les numéros 23 et 6 étaient déjà en tête, roulant de front à une allure folle. Les spectateurs les virent disparaître à la première boucle, le 23 dépassant le 6. Les autres autos défilèrent devant les tribunes, menant un train d'enfer, mais peu de spectateurs leur prêtèrent l'attention qu'elles méritaient. Les voitures de course disparurent en pétaradant. Déjà toutes les têtes se tournaient de l'autre côté pour voir surgir les numéros 23 et 6 terme de leur deuxième tour. Un vrombissement les annonça longtemps d'avance. Les cous se tendirent pour les voir plus tôt.
"Les voilà !". Le 23 menait le train. Derrière lui, le 6 roulait "dans sa roue", comme disaient les connaisseurs avec une admiration non dissimulée. Les voitures poursuivaient leur course, saluées par des exclamations enthousiastes. Chacun savait que cette course n'était pas une course comme les autres. Les deux favoris étaient d'authentiques champions du volant. Jacques Morrel, numéro 23, avait déclaré avant l'épreuve qu'il espérait bien battre le record détenu par un Anglais sur ce même circuit. Dans l'échauffement de la conversation, Maurice Pagnon, numéro 6, avait prétendu que, non seulement il battrait le record de l'Anglais, mais qu'il se faisait fort de prendre la première place dans la course qui s'annonçait. Maurice et Jacques étaient d'excellents camarades. Leurs seuls différents, ils les réglaient sportivement sur la piste. Amis de longue date, ils formaient ce que la presse appelait "la paire sportive" par excellence.
Aussi, lorsque les journaux avaient, en gonflant un peu l'incident, rapporté qu'un défi avait été lancé par l'un des coureurs à l'autre, les tribunes et les enceintes du circuit avaient-elles été prises d'assaut.
"Quatrième tour", annonçait un diffuseur au moment où les premières voitures réapparaissaient. Le 23 et le 6 étaient de nouveau en ligne, botte à botte. Les chapeaux valsèrent en l'air. Les supporters encourageaient leur coureur de toute la vigueur de leurs poumons, malgré le bruit infernal des moteurs... Toutes les têtes pivotèrent sur le passage des deux bolides et les suivirent des yeux jusqu'à la première boucle qui s'amorçait non loin  de la tribune.
Dans une manoeuvre hardie, le 232, qui était à la corde, serra le virage au plus près et dépassa et  le numéro  qui fut à nouveau à un mètre derrière lui. Les spectateurs commentèrent l'événement, tandis que d'autres autos défilaient.
Dans la voiture numéro, Morrel jeta un regard au compteur de vitesse. L'aiguille oscillait entre 180 et 200. Morrel savait que s'il pouvait atteindre 200 et maintenir cette vitesse, le record serait battu. Il appuya sur le champignon et sa voiture fit un véritable bond en avant. La voiture numéro 6 fonça dans son sillage. Penché sur son volant, Maurice Pagnon leva les yeux du compteur et regarda le 23 qui fuyait devant son capot. Il commença à obliquer pour doubler au prochain virage et les deux voitures se rapprochèrent. Tout à coup Maurice tressaillit. La roue arrière droite de son concurrent tremblait légèrement. "Un écrou qui flanche", pensa Maurice. Il comprit que Morrel ne s'en doutait pas et courait à la mort. Encore quelques tours à cette allure et la roue se détacherait, faisant capoter la voiture. C'était la mort pour Morrel ! Maurice décida de la dépasser puis de ralentir en lui faisant signe que quelque chose n'allait pas. Le 6 fit un bond en avant et rejoignit le 23 dans la ligne droite, devant les tribunes. Surpris par cette manoeuvre rapide, Morrel faillit se laisser dépasser, mais sa voiture reprit la corde et, virant sur l'aile avec une témérité folle, se plaça à nouveau en première position. Dans le 6, Maurice Pagnon serra les dents, dépité. Il comprenait que Morrel ne se laisserait jamais doubler, croyant à une lutte pour la première place. Il se lança de nouveau à la poursuite de son rival. Sur le côté du circuit, les spectateurs, enthousiasmés, applaudissaient sans se douter du drame qui se jouait.
Il restait quatre tours à courir, annonçaient, les panneaux et le 23 était toujours en tête. Derrière lui, Maurice Pagnon le talonnait. L'aiguille des compteurs avait dépassé 200, atteignant par moments, dans la ligne droite, 220. Maurice commençait à perdre tout espoir de forcer Morrel à l'arrêt. Il voyait la roue vaciller de plus en plus et se disait que le 23 ne ferait plus un tour entier. Il décida de risquer le tout pour le tout. Il prit son premier virage sur deux roues, se faufila entre le 23 et les blocs de paille qui jalonnaient la route et fonça à toute allure. Déjà, Morrel était de nouveau à sa hauteur, mais cette fois-ci, c'était le 6 qui tenait la corde ! Maurice ne ralentit pas dans la boucle. La mort au moindre pépin : un pneu qui éclate, une pierre, une poussière dans l'oeil ! Dans la ligne droite, Maurice appuya encore davantage sur le champignon. Il passa comme un météore devant la tribune terrifiée, laissant Morrel à quinze mètres en arrière. Prenant le milieu de la piste, le 6 lâcha les gaz et se mit à rouler en zig-zag, comme s'il était en détresse. Il perdit rapidement de la vitesse. Morrel se demandait ce qui arrivait. Il dut freiner. Le 6 se mit en travers de la route et le 23 stoppa brutalement, à un cheveu de Maurice. Des drapeaux officiels jaillirent et arrêtèrent la course. Morrel sauta de sa voiture... Il courut à Maurice effondré dans son 6.
- Maurice, qu'est-ce qui se passe ? Mais tu n'as rien ! Comme c'est malin ! Tu as fichu la course en l'air, après un aussi bel effort. Tu risques ta vie pour me dépasser, puis tu abandonnes. Je ne comprends pas !
- Regarde ta roue arrière droite, répliqua Maurice simplement.
Morrel se précipita vers son bolide, l'examina et pâlit. Il revint lentement vers Maurice et lui serra silencieusement la main. Au même instant, un officiel s'approchait en courant et cria :
- Record battu !

A  LUNDI

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le dieu Foera

Publié le par HITOYUME

Maurice PAGNON

Maurice Pagnon n'avait jamais vu au monde ville plus maussade que Preston. Son ciel de suie, ses hautes maisons sombres et l'affreuse rivière Riddle qui l'arrose de boue, forment souvent le décor de ses pires cauchemars.
La destinée pourtant voulue que son pauvre  "Fulmar" se rangeât avec une régularité désespérante le long de ses quais moroses, pour se remplir les cales de ses rudes cotonnades.
Dès son arrivée à Preston, Maurice se réfugia chez les Hope, gens tristes mais affables, qui l'accueillit avec sympatie en souvenir du père Hope, mort en mer sous le signe du Capricorne. En général on le recevait dans la cuisine et il n'eut accès au salon que le jour où Cratchitt, le timonier du "Solvay", l'accompagna chez ses hôtes.
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Cratchitt était un familier de la mer de Java et il manquait un peu de savoir-vivre.
Ses regards firent le tour du salon, inspectant les divers souvenirs que feu Newton Hope avait rapporté de ses voyages.
Tout à coup il montra du doigt une étagère logée à une hauteur invraisemblable, tout près du plafond.
- Mon Dieu, s'écria-t-il, un "dieu-qui-bouge" !
Mme Hope baissa la tête, son fils Archie fit la grimace et sa fille Annie détourna les yeux, mais le timonier ne s'aperçut pas du brusque malaise où son exclamation avait plongé ses interlocuteurs.
- Les indigènes des îles Karimon y croient dur comme fer, à leur "dieu-qui-bouge" ! continua-t-il. Je ne pense pas qu'ils le tirent à beaucoup d'exemplaires, comme vous le faites de vos livres !... mais j'en ai déjà vu quelques-uns. Savez-vous que lorsqu'on trouve le dieu Foera, c'est ainsi qu'ils le nomment, vers le mur, au bout d'un certain temps, il reprend sa position première... je ne sais par quelle diablerie !
Mme Hope soupira.
- C'est le père qui nous l'apporta, dit-elle d'une voix lasse.
- Est-ce qu'il se retourne, dites ? Est-ce qu'il se retourne, le vôtre ? s'enquit Cratchitt.
Archie serra les poings et jeta un regard noir à la figurine haut perchée.
- Oui, il se retourne, s'écria-t-il farouchement, et si mère et Annie me laissaient faire, j'irai le jeter au plus profond de la Riddle !
- C'est le père qui l'apporta, gémit sa soeur.
- C'est le père, approuva tristement Mme Hope et je n'aurais pas le courage de m'en séparer !
- Il nous portera malheur ! bougonna Archie.
Cratchitt qui, décidément ne connaissait rien aux usages, lui donna raison.
- Le Foera est un démon, déclara-t-il, je n'en voudrais pas chez moi, pour toutes les perles des îles. D'ailleurs, nous allons le retourner !
- N'en faites rien pour l'amour de Dieu ! supplièrent Annie et sa mère.
Cratchitt se contenta de ricaner. A l'aide d'une chaise et de quelques gros bouquins, il construisit en un tournemain une sorte d'échafaudage qui lui permit d'atteindre la petite idole.
C'était une figurine de sept à huit centimètres, toute en largeur aux gros yeux d'émail blanc, et taillée dans un bois noirâtre.
- Le voilà le nez au mur comme un gamin en pénitence, dit Cratchitt, nous allons bien voir ce qu'il va faire !
- Je vous assure que cela ne lui plaira pas, gronda Archie.
Maurice Pagnon gardait l'oeil fixé sur l'odieuse statuette, qui restait sagement immobile, face à la muraille.
Quelques minutes passèrent. Annie servit du sherry.
Maurice ne pouvait détacher son regard du "dieu Foera" et pourtant il vit brusquement les yeux globuleux de celui-ci fixés sur les personnes présentes dans la pièce.
- Voilà, il s'est retourné, s'esclaffa Cratchitt, je savais bien qu'il le ferait... croyez-moi, débarrassez-vous de cette saleté !
- C'est le père qui nous l'apporta, murmura Mme Hope.
Personne ne songeait guère à renouveler l'expérience. Cratchitt lui-même s'abstint de le proposer, mais quand les deux hommes prirent congé des Hope, le timonier frappa Maurice sur l'épaule et dit d'une voix devenue soudainement grave :
- Ils sèchent de peur dans cette maison, et par la faute de ce myrmidon de malheur !... On n'a pas idée de donner asile à Foera ! C'est un démon sans foi ni loi. Allez donc faire un tour dans la mer de Java, et vous en entendrez de belles sur son compte !
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Le "Fulmar", changeant brusquement d'habitude, partit pour l'Amérique du Sud et ne revint à Preston que treize mois plus tard.
Accompagné du capitaine Rupsey, Maurice Pagnon alla sonner à la porte des Hope. Annie ouvrit, maigre et pâle dans ses vêtements de deuil.
- Maman est morte d'une crise cardiaque, dit-elle.
Elle reçut les deux hommes dans le salon et Maurice vit soudain les yeux de Rupsey fixés sur le dieu Foera, toujours installé à la même place, près du plafond.
- Et Archie ? demanda Maurice.
- Je crois qu'il est devenu fou, gémit-elle. Le jour de la mort de maman, il voulut briser cette statuette. Il l'accusait de notre malheur; mais je m'y opposai en mémoire du père qui paraissait y tenir. Il est parti...
- Et puis ?...
- Il est mort dans le naufrage du "King Henry", au large de Land's End...
Rupsey la regarda avec stupeur et, rapidement, il construisit un échafaudage, comme Cratchitt l'avait fait quelques mois plus tôt. Quand il descendit de la chaise, il tenait la figurine dans les mains.
- On voit bien, Maurice, me dit-il que vous n'êtes pas un habitué des bazars de Port-Saïd et de Hambourg.
- Que voulez-vous dire ?, balbutia Maurice.
Il exerça une forte pesée sur la statuette qui... s'ouvrit. Elle était partiellement rembourée de feutre; dans le creux du ventre, Maurice vit des rouages et un puissant ressort étiré en spirale.
- Combien de fois l'avez-vous retourné ? demanda-t-il à Annie.
- Mais... trois ou quatre fois, tout au plus...
- Mon Dieu, à ce rythme, il en avait pour vingt ans au moins à faire demi-tour, votre "Moving-Lord" ! C'est une ingénieuse imitation du dieu Foera javanais. Regardez... il suffit de retourner l'idole pour que le ressort se mette lentement, très lentement en mouvement. Cela dure quelques minutes et parfois des heures, selon la distance des encoches à ce grand rouage, et alors il se retourne brusquement !... Voyez comme la face intérieure du socle est lisse... Le feutre qui le rembourre, étouffe le bruit du mécanisme, d'ailleurs très simple.
- Et pendant des années, cette statuette nous a fait vivre dans la terreur : sanglota la jeune fille.
Rupsey gratta de l'ongle une petite tache de peinture sur le socle.
- Regardez donc, Maurice...
Et ce dernier, lut, gravé dans le bois : "Made in China".

A  LUNDI

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