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scenes de vie

pause déjeuner

Publié le par HITOYUME

Le bistrot donne directement sur la galerie marchande, du côté sortie des caisses. Il y a un snack en face et une cafétéria à une vingtaine de mètres, mais les clients sont les mêmes dans les trois endroits : des ouvriers, des employés, des vendeurs, des cadres, des lycéens, des retraités, les clients de l’hyper avec leur caddie… Un beau mélange. J’en retiens quelques uns, tandis que j’attends mon sandwich à la grecque. Un homme encombré de béquilles est assis à la première table, boit un indien et fume une gitane brune sans filtre. Inutile de vous dire à quel point ça empeste, sinon c’est un pléonasme. La serveuse l’a appelé par son prénom lorsqu’il est arrivé et il me semble aussi qu’elle l’a tutoyé. Il doit probablement venir tous les jours (mais peut-être pas toujours à cette heure-ci). Avec ses béquilles. Alors que ses jambes ne sont pas plâtrées. Il faut dire qu’il a déjà un certain âge. Peut-être qu’il a donné un nom à ses jumelles en aluminium. La fille lui a demandé s’il allait bien. Il a vaguement souri et il la regarde plus souvent au-dessus de ses lunettes teintées qu’au travers. Même si elle porte un pull.
Au bar, du même côté (celui qui donne sur la galerie marchande), est assis un type chevelu et grisonnant et il s’occupe d’une bière comme le font les gars qui portent des jeans et des bottes, je veux dire avec calme et concentration. Je suis en train d’attaquer mon sandwich lorsque je vois arriver la bande des jeunes loups qui doivent tous travailler dans la même boîte (je déjeune à cet endroit tous les jours depuis quelques semaines et j’ai déjà eu l’occasion de les observer). Ils sont une demi-douzaine et il y a une fille avec eux, une seule et on voit à son air à la fois satisfait et méprisant qu’elle se verrait bien élève à la Star Ac’ 2007 (je voulais y aller aussi mais je parle plus ou moins correctement français, alors ça craint). Pendant ce temps-là, la minichaîne hi-fi du bar nous passe gentiment le premier single de Nolwenn (je dis gentiment, car le son n’est pas trop fort, Dieu merci).
Bref. À ma droite il y a un jeune homme bien habillé qui porte les cheveux courts et qui, avant de finir son Coca, allume une cigarette en utilisant deux briquets : un pour l’étincelle et l’autre pour le gaz. Je me demande comment il va se débrouiller pour l’éteindre. La cigarette, pas le briquet (lequel ?). Ma voisine de gauche, elle vient faire sa pause à cet endroit pratiquement tous les jours aussi mais elle ne mange pour ainsi dire rien, et là elle est consciencieusement plongée dans le thème astral personnalisé que lui a apporté une
de ses amies coiffeuse ou pharmacienne. Ça a l’air plutôt compliqué.
Et en face de moi, le bar. Entre le bar et moi, un homme portant des lunettes et une chemise blanche impeccable et qui mange un sandwich au jambon. Ses yeux sont un peu comme ceux de Leonard Nimoy. Deux hommes se lèvent de la table voisine de la sienne et s’accoudent tranquillement au bar pour payer leur addition. Un des deux gars a oublié ses clés à côté de sa tasse à café mais Leonard les a vues. Il pivote vers eux et tapote du bout du doigt l’épaule de celui qui se tient le plus près de lui. Le type lui tourne le dos. Il essaie de draguer la serveuse. Puis il se met à secouer son épaule, comme si ce doigt n’était en fait qu’une mouche venue l’asticoter. Je sais que c’est idiot mais je me demande si Leonard ne va pas abandonner la partie car l’autre, ça lui prend cinq bonnes secondes pour se retourner et comprendre ce qu’on lui veut. Quant à moi, comme je déjeune presque toujours seul, j’ai rien de mieux à faire que de regarder ce qui se passe autour de moi. Le type ramasse ses clés et remercie Leonard, qui me fait un clin d’œil juste avant de mordre dans son casse-croûte.
Ma voisine de gauche a abandonné son thème astral depuis qu’elle n’est plus seule à sa table. Un de ses collègues de travail l’a rejointe, accompagné d’un deuxième homme, qui leur confie à présent un secret en se roulant une cigarette : c’est impossible de réduire le nombre de poids lourds qui empruntent le tunnel du
Mont Blanc et de faire passer le fret par les trains, parce que le réseau ferroviaire est saturé. Depuis longtemps. Les deux autres ne répondent rien. Et pensent probablement (comme moi) à ce terrible incendie qui a tué des dizaines de gens et fait fondre les taules des voitures, des bus et des camions comme de la guimauve.
Quand tout à coup c’est le drame : le client aux béquilles a renversé sa bière en se levant. La serveuse le regarde immédiatement de travers, la bande des jeunes loups aussi, la moitié des gens présents dans la salle en fait autant et le pauvre type ne sait plus où se mettre. Il bredouille qu’il a une course à faire et qu’il va revenir alors il s’éloigne lentement en jetant quelques coups d’œil gênés vers nous. Sa table ressemble à un petit chantier : un verre renversé dans une flaque de bière rose (c’était un indien), une autre flaque identique au sol et un sachet en plastique marron sur la chaise. Il est 12h45 et la serveuse est débordée de commandes à servir. Elle n’a pas le temps pour le moment de venir réparer les dégâts. Un couple de retraités B.C.B.G. et leur petit chien blanc s’approchent. Toutes les tables sont prises, sauf celle qui a été baptisée à la bière. L’homme veut s’y installer le premier mais remarque bien vite qu’il y a un problème. La mine dégoûtée de sa femme ne fait pas rire la serveuse mais elle ne la fait pas non plus venir pour tout nettoyer. D’habitude elles sont deux à assurer le service à cette heure et je me demande ce que l’autre fabrique. En attendant, Monsieur et Madame n’insistent pas et c’est la première fois que je vois quelqu’un regarder une flaque de bière comme si c’était quelque chose d’absolument abominable.

Naturellement, la table attire un nouveau client qui comprend assez vite ce qui vient de se passer. Puis encore un autre. Et une autre. Au quatrième, je regarde ailleurs, ça finit par ne plus être drôle. La serveuse n’a toujours pas eu le temps de nettoyer mais voilà que sa collègue revient presque en trottinant avec cinq ou six baguettes de pain dans les bras. C’est pour refaire des sandwiches. Ce qui veut dire qu’on nettoiera la table après les sandwiches. Faut d’abord refaire des sandwiches. Faut d’abord en refaire et puis les vendre avant 13h30, surtout, parce que c’est le moment où la terrasse est vide. Ils sont tous repartis à leur travail. Alors elles s’activent avec les couteaux et la margarine. Je termine mon casse-croûte et je me demande laquelle des deux va se taper l’éponge. J’ai vraiment rien de mieux à foutre moi non plus. Je reprends le boulot dans une dizaine de minutes, il m’en reste donc cinq à attendre ici. Trois cents secondes. Quel gâchis. Tout juste le temps d’en fumer une. Coincé comme un imbécile. Et en plus, mon verre est vide. C’est sûrement pour ça que j’ai horreur d’être en avance quand je vais quelque part. Parce que je me sens encore plus coincé que d’habitude.
Et voilà l’homme aux béquilles qui revient, aussi lentement qu’il était parti. Il remarque que ses cochonneries ne sont pas effacées et ne se gêne pas pour balancer une vanne aux serveuses. Celle qui l’a servi se retourne vers lui et lui répond de ne pas commencer, qu’il n’a qu’à rester debout le temps qu’elle finisse la deuxième fournée. Autour de moi, des clients approuvent, avec des petits mouvements de tête et des petits soupirs
bien appuyés. Ces gens-là, bien sûr, n’ont jamais rien renversé de leur vie.
Et là je sais pas pourquoi, mais je n’ai plus envie d’attendre. Je me lève. J’aurais bien renversé mon verre, histoire de soutenir le vieux mais je ne l’ai pas fait. J’y ai juste vaguement pensé, puis je me suis dit que quand même, je viens ici tous les jours, alors…
Ben oui.
Bon. Faut que je retourne travailler, moi. Quelle heure il est ?
Ah merde, je vais être en retard.
J’ai même pas payé, en plus. Bordel de gnouf.
Je m’approche du bar avec un billet de cinq et mon ticket de caisse dans la main. La serveuse m’envoie un petit sourire.
Je paye.
Au revoir, merci.
En fait, je suis aussi nul que les autres.

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