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scenes de vie

un pari stupide

Publié le par HITOYUME

SCENE DE VIE

Vers cinq heures du soir, à l’heure où les gamins rentraient de l’école en faisant un raffut de tous les diables, Henri Doming s’amusait seul sur le trottoir du boulevard d’Arcole. Il transportait dans une petite boîte grillée un gros rat gris qu’il agaçait avec une tige de laurier qu’il avait pris soin de tailler en biseau. Le poètes sont d’avis que le génie est l’enfance retrouvée, mais la réalité est tout autre : de loin, l’enfant semblait un angelot tombé du ciel ; de près, on voyait bien à ses yeux cernés de violet et à ses petits poignets osseux qu’il y avait fort longtemps qu’il ne mangeait plus à sa faim.
Depuis que Jules Ferry avait fait voter à l’Assemblée sa loi sur l’obligation d’instruction, les parents d’Henri avaient été bien forcés de l’envoyer sur les bancs de l’école ; en vérité, le garçonnet passait ses longues journées d’hiver à cirer les souliers des gros bourgeois du quartier ou à vendre des journaux à la sauvette.
Bien qu’il ne fût âgé que de neuf ans, Henri était considéré par ses parents comme un petit adulte ; il représentait en conséquence une charge, non un cadeau de la Providence, ainsi qu’aimait à le répéter le curé du haut de sa chaire.
Subi, non désiré, accablé de tous les sobriquets les plus fielleux, Henri occupait ses après-midi dans le jardin public du boulevard d’Arcole, un petit bout de verdure cerné de thuyas.
Cet après-midi-là, Henri Doming fut accosté par un autre enfant du quartier qu’il connaissait de vue seulement. C’était un « grand ». Ses cheveux roux lui barraient la moitié du front, des touffes de poils orange sortaient de ses oreilles en chou-fleur et sa voix se cassait régulièrement, à chaque fois qu’il haussait le ton. Henri tomba immédiatement sous son charme, flatté qu’un chef de bande lui parlât d’égal à égal.
« Ça te dit de te faire un peu d’argent ? » demanda-t-il à Henri tout en jetant des coups d’œil suspicieux autour de lui.
Henri fit un signe approbatif de la tête avec un enthousiasme non feint. Le rouquin se prénommait Émile mais il tint à ce qu’Henri l’appelât Mimi, privilège qu’il n’accordait qu’à ses vrais amis. Après qu’ils eurent marché un quart d’heure à travers la ville, les gamins se postèrent devant l’établissement de M. Vallut, négociant en machines agricoles. L’usine était vide en raison d’une épidémie de tuberculose. Ils pénétrèrent dans les lieux, profitant qu’une fenêtre du rez-de-chaussée était demeurée ouverte.
Henri était aux anges, il admirait les machines rutilantes qui occupaient une bonne partie de l’usine. Tous ces engins issus de la science des hommes, ces appareils perfectionnés qui étaient bien le signe que l’esprit humain s’élevait au-dessus des superstitions et des traditions mortes. Comme son père se plaisait à le dire, « le Science est l’avenir du monde ».
Henri ne comprenait pas tout à fait ces considérations philosophiques mais il trouvait l’idée d’un monde réorganisé par la volonté de l’homme plutôt séduisante.
Au bout de quelques minutes, Émile héla Henri à l’autre bout de l’entrepôt. Henri le rejoignit à cloche pied. Émile le prit alors par l’épaule et lui fit placer la main gauche sur une machine appelée hachetière d’herbe, puis il tourna la manivelle et le jeune Doming eut la première phalange du majeur de la main gauche tranchée.
Émile, à la vérité, n’était qu’un vaurien qui avait fait un pari stupide avec sa bande de malotrus, et Henri Doming fut la malheureuse victime de ces jeux d’enfants désœuvrés, de ces jeux dangereux de gamins laissés à eux-mêmes.
Henri garda le silence et refusa de dénoncer Émile. Une enquête fut ouverte au troisième arrondissement pour rechercher l’auteur de cet accident.

A  LUNDI

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Marcelline

Publié le par HITOYUME

SCENE DE VIE

Marcelline brandille doucement de la tête. Dans l’humide sillon de son radeau se pressent les fils lointains, les rires édentés de son papa cantonnier, les conches tapissées d’argile bleutée de la Venise Verte, Joséphine B. et sa Tonkinoise.
Toute la journée, derrière les rideaux raides de crasse, elle fronce du regard sur le chemin de terre, couvant de ses yeux jaunes les serpentins de poussière soulevés par de rares voitures. L’été, elle évalue le désastre mécanique de toute une génération de bicyclettes éreintées par les enfants de passage. Peut-être même qu’elle tient les comptes et ça ne doit pas faire lourd dans ce trou à rat.
Au milieu des piles de papiers posées à même le sol, vibrant dans les entrailles sourdes des journaux fossiles, le temps s’étire en collier de secondes tantôt grises, tantôt moches dans le ventre de la vieille horloge. Marcelline ne parle plus depuis longtemps. Elle laisse tomber ses papillons noirs le long des chaises en paille ébouriffée rendues toutes nues à la vie sauvage des prés. Elle a bien cent ans, tout un siècle ramassé dans son unique dent. Une dent de Samson dont elle est fière et qui renferme toute sa lymphe, tout le peu de souffle qui lui reste.
Comme tous les vieux, elle mange peu, mâchouille des biscottes trempées dans la soupe et les après-midi bistres se tape une fée en faisant claquer haut la voile rose de son palais.
Elle a toujours effrayé les enfants qui l’appellent la sorcière. Passé l’angle de la maison, ils lui tirent la langue, ils font des bras d’honneur et lancent des petits cailloux par-dessus la grille rouille.
De son chignon tressé s’échappent quelques mèches de cheveux en minces filaments de barbe à papa. A contre jour, ça lui fait comme un étrange halo autour de la tête. De ce bel orage semble émerger la figure totémique d’une déesse du Poitou, d’un vieux singe auréolé d’un réseau complexe de flux magnétiques. Marcelline est de tous les pays, de tous les visages et sans âge véritable. Elle est une idée, un souvenir tendre, une extase vieille de mille ans dans la tête des enfants bourreaux.
Ce matin, le décor des fenêtres s’est un peu modifié, le reflet n’est plus tout à fait le même. La femme de ménage a trouvé Marcelline endormie pour de bon, la bouche entrouverte sur un monde sombre et goulu où manque une dent unique.

A  LUNDI

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