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Articles avec #les histoires d'hitoyume tag

les retrouvailles

Publié le par HITOYUME

Le soleil, orangé, commençait à peine à pointer à l'horizon. Le ciel d'un bleu profond annonçait une belle journée. Autour de la maison, des oiseaux chantaient à tue-tête, comme s'ils voyaient le jour se lever pour la première fois de leur vie.
Armand était déjà debout depuis un moment. Il se réveillait toujours très tôt et passait la matinée assis sur une chaise dans sa cuisine, à boire du café en écoutant la radio. Il grognait ou soupirait selon les nouvelles. Quelques fois, il commentait :
- Eh bé, il est beau vot'monde !
Ou alors :
- Quelle bande guignols, j'vous jure...
Armand n'était pas spécialement ronchon, mais il n'avait personne à qui parler, alors il répétait toujours les mêmes mots. Il ne s'en rendait pas vraiment compte.
Cela faisait bientôt trente ans qu'il vivait ainsi, seul dans sa petite maison près de la forêt. Depuis la retraite. Le mardi, il allait faire ses courses pour la semaine; le jeudi passait le livreur de surgelés.
Armand n'avait besoin de personne. Il se contentait de vivre, sans se demander de quoi demain sera fait, sans penser non plus à hier. Il attendait, simplement, un peu la fin, un peu la mort, sans se poser de question. Il lui semblait qu'il n'avait jamais rien fait d'autre de sa vie.
Armand avait mal partout. La vieillesse ne vous laisse jamais en paix, elle se manifeste à tout moment, au moindre geste. Il avait l'impression que ses articulations étaient rouillées, chaque mouvement les faisaient grincer comme des portes de château vermoulues. S'asseoir dans son fauteuil, se relever, grimper les marches pour se rendre à l'étage, escalader sa baignoire, s'allonger dans son lit, tout était pénible. Le vieil homme s'économisait donc, passant le plus clair de son temps ici, dans cette cuisine, calé sur une chaise, les coudes posés contre le plateau de la table. Il n'espérait rien et ne comptait pas les heures, il laissait s'écouler le peu de temps qu'il lui restait en s'interdisant de sombrer dans la nostalgie. Il ne voulait surtout pas ressembler à ces petits vieux qui pleunichent sans arrêt sur leurs belles années passées, qui sanglotent devant des photos jaunies. Lui ne regrettait rien. Il avait vécu, ça n'était pas si formidable que cela, et maintenant il était presque au bout, rien de bien extraordinaire. Il n'avait personne autour de lui à bassiner avec ses vieilles histoires, aucun souvenir à partager, alors à quoi bon y penser !
Ce matin-là, donc, Armand sirotait son troisième café en écoutant les informations quand on frappa à sa porte. Il était encore tôt, trop tôt pour le facteur. Qui pouvait donc bien le solliciter à cette heure matinale ? On ne venait jamais lui rendre visite. Ces quelques coups contre sa porte étaient insolites, si bien qu'il ne pensa même pas à répondre. Les coups résonnèrent à nouveau. Armand se leva en laissant échapper un grognement de douleur. A petits pas, il traversa la maison, jusqu'à la porte d'entrée. De l'autre côté, on cogna à nouveau. Armand tourna la poignée et tira le battant. Devant lui se trouvait un très vieil homme. Petite de taille, maigre dans un costume gris, le visiteur avait le regard larmoyant derrière d'épaisses lunettes.
- Armand, dit-il d'une voix sans relief.
Armand mit un moment à réagir. Il avait immédiatement reconnu l'ancêtre qui se tenait là, mais son esprit refusait d'y croire.
- Gilbert ?!...
Il s'agissait bien de lui. Gilbert, son frère aîné. Aucun doute là-dessus. Derrière ses traits devenus flasques, Armand devinait le visage du jeune homme qu'il avait été. Les deux frères ne s'étaient plus revus depuis une soixantaine d'année. Ils avaient vingt ans quand ils s'étaient fâchés pour toujours. Armand se mit à trembler. L'onde de choc remontait en lui et le rendait fébrile.
- Qu'est-ce que...
- Je suis venu avec quelqu'un, annonça Gilbert.
Puis il tourna les talons, invitant Armand à le suivre. Celui-ci, sonné, avança de façon mécanique derrière son frère. Les deux vieillards traversèrent en silence l'allée de gravillons qui menait au portail. Une voiture était garée là, une vieille Mercedes à la peinture ternie. Gilbert ouvrit la portière avant du passager. Une jeune femme sortit du véhicule. Armand la reconnut également dans la seconde et son coeur marqua un temps d'arrêt.
- Marie...
Les jambes d'Armand flageolèrent. L'émotion était trop forte, elle lui avait ôté toutes forces. Il vacilla.
- Ooooh, faut que je m'assoie...
La jeune femme ouvrit une portière arrière.
- Installe-toi dans la voiture. De toute façon, on est venu te chercher.
Armand s'effondra sur la banquette. Il ne gémit même pas en pliant ses articulations, il était trop sonné pour cela. Il ferma les yeux. Bon sang, il était sur le point de s'évanouir. Au loin, comme à travers un épais brouillard, il entendit la voix de son frère :
- Je suis heureux de te voir... Oh oui, je suis bien content...
Armand, dans un maigre souffle, demanda :
- Est-ce bien elle ?... Est-ce bien Marie ?...
- Oui, c'est elle, répondit Gilbert. Ce n'est pas sa petite-fille, Armand. C'est elle, c'est Marie. Notre Marie.
- Comment est-ce possible ?...
Gilbert ne répondit pas. Il s'installa derrière le volant. La jeune femme vint s'asseoir à ses côtés. Armand regardait son profil, il ne pouvait en détacher ses yeux de Marie.
Dieu qu'il avait aimé cette femme. Eperdument. Il n'avait d'ailleurs aimé qu'elle et n'avait jamais pu se remettre réellement de cette histoire. Cette antique histoire. Vieille de soixante ans. Comment cette femme qu'il avait serré dans ses bras jadis pouvait-elle être toujours la même, aujourd'hui ?
Gilbert aussi l'avait aimée. Les deux frères s'étaient déchirés pour elle, au point de ne plus jamais s'adresser la parole. Et voilà qu'aujoud'hui, ils débarquaient tous les deux. Son vieux frère perdu et son amour de jeunesse.
Ils roulèrent pendant des heures. Gilbert conduisait, penché sur le tableau de bord, il ne voyait plus très bien la route.
- Où va-t-on ? demanda Armand.
- Se promener répondit Marie. Au bord de la mer.
Armand interrogea son frère : qu'avait-il fait durant sa vie ? Comment l'avait-il remplie ? Gilbert lui raconta. Il avait vendu des assurances, épousé une femme prénommée Angèle, ils avaient eu trois enfants qui vivaient maintenant loin de lui. Son épouse était décédée voilà dix ans. Son existence se résumait à pas grand-chose, se dit Armand. Tout comme la mienne.
Ils atteignirent la plage en début de soirée. Ils se garèrent sur le front de mer et firent quelques pas sur le sable. C'était ici, précisément, qu'ils s'étaient promenés, soixante ans plus tôt. Les deux frères et Marie, main dans la main. Elle leur avait dit qu'il lui était impossible de choisir entre l'un et l'autre. Le lendemain, elle avait disparu de leur vie.
Il était bon de fouler à nouveau cette plage. Il était doux de retrouver son frère, et Marie, comme si la vie les avait projetés loin en arrière, jusqu'au point de divergence ? Armand dit :
- Je crois que je n'ai jamais été aussi heureux que ce jour-là, quand on se promenait tous les trois.
Gilbert et Marie acquiescèrent en silence.
Ils mangèrent dans un petit restaurant. Armand livra des bribes de ce qu'avait été sa vie, Gilbert l'écoutait avec beaucoup de sérieux. Ils louèrent chacun une chambre dans un hôtel modeste. Avant de se séparer, les deux frères se serrèrent dans les bras.
Le lendemain matin, Armand se réveilla tôt. Il alla se balader seul sur la plage puis revint pour le petit-déjeuner. Ni Marie ni Gilbert ne se présentèrent. Au milieu de la matinée, il demanda au réceptionniste de les appeler dans leurs chambres. Marie était partie et Gilbert ne répondait pas. Armand insista pour qu'on ouvre sa porte. Ils le trouvèrent dans son lit, sans vie. Armand versa quelques larmes, puis il consacra la journée à organiser le rapatriement du corps. Il passa beaucoup de temps à chercher les coordonnées des enfants de son frère. Ses neveux, qu'il ne connaissait pas. Il passa une seconde nuit dans l'hôtel.
Enfin, il rentra chez lui à bord de la Mercedes. Il ne cessait de repenser à Marie, à Gilbert, à cette promenade sur la plage, celle du temps passé et celle de l'avant-veille. Il songeait à cette accolade qu'ils s'étaient donnés, son frère et lui.
Le lendemain matin, alors que le jour se révélait derrière la fenêtre de sa cuisine, quelqu'un frappa à nouveau à sa porte. Armand releva la tête, mais il ne bougea pas. On frappa encore une fois. Il attendit. A la troisième série, il se mit debout, en grimaçant quand son dos se déplia.
Puis il avança jusqu'à son poste de radio, tourna le bouton du volume. Le son augmenta considérablement. D'autres coups résonnèrent contre la porte, mais à présent on les entendait à peine. Il retourna sur sa chaise, devant son bol de café.
Il demeura là, immobile, jusqu'à ce que ses visiteurs se lassent.

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les loups

Publié le par HITOYUME

Le docteur Franck rentra chez lui comme la nuit tombait. Il avait visité plus de vingt malades, par des routes qu'une épaisse couche de neige rendait difficilement praticables. Son cheval boitait.
Sa servante Babette lui ouvrit la porte.
- Bonsoir, docteur. Vous devez être fatigué ?
- Oui, dit-il, réconforté déjà par la douce chaleur qui régnait dans la maison. Je suis mort de fatigue.
- Voici vos pantoufles chaudes. Asseyez-vous. Le repas est prêt.
Le docteur ôta sa pelisse et se mit à table.
- Le vieux Brice est bien malade, annonça Babette. Son fils Léonard est venu vous demander tantôt.
- Que ne le disiez-vous plus tôt ? dit le docteur. J'y vais tout de suite.
Babatte leva les mains au ciel en signe de protestation.
- Vous n'allez pas sortir par ce temps ! Il fait nuit et la neige se remet à tomber. Restez au chaud !
- Non, dit le docteur Franck en chaussant ses bottes. Je suis le seul médecin à dix lieues à la ronde. Bricem'attend et j'y vais.
Babette se lamentait, expliquant que la maison de Brice était fort éloignée.
- Je prendrai par la coursière, dit le docteur.
- Ce n'est pas prudent. Il paraît qu'il y a des loups dans la montagne.
Franck éclata de rire.
- Des loups ? Ma brave Babette, on n'en a pas vu depuis plus de dix ans dans le pays.
Babette se résigna. Si le docteur avait décidé de partir, il était inutile de le persuader du contraire. Cependant, il voulut bien emporter une torche de résine, qui devait lui être d'un précieux secours, comme on le verra.
La coursière était une piste de montagne qui serpentait le long des bois. Le docteur marchait péniblement dans la neige où ses bottes enfonçaient jusqu'à mi-jambes. La blancheur du paysage éclairait la nuit et Franck regretta de s'être embarrassé d'une torche.
Il n'avait pas fait cent mètres qu'il fut rejoint par Puck, son chien fidèle.
- Allons, mon brave Puck, dit le docteur en flattant l'animal, tu t'es encore échappé pour suivre ton maître !
Ils se remirent en route. De gros flocons tombaieznt dans la nuit silencieuse et s'écrasaient mollement sur les sapins. Tout à coup, Puck s'arrêta en grondant. Franck entendit craquer une branche et, peu après, il vit briller, dans l'ombre de la forêt, les yeux d'une bête.
Les loups !
- Bah ! ce n'est pas possible. Nous sommes à moins d'un kilomètre du village. Il n'y a pas de loups par ici !
Puck gronda plus fort. Il voulut s'échapper. Le docteur le retint par son collier eu soufflant :
- Calme-toi, Puck. Si tu attaques, je ne donnerais pas cher de ta peau.
On entendit la plainte des loups affamés. Franck en compta six, qui se détachaient sur la neige, entre deux sapins éclairés par la torche qu'il brandissait pour les écarter. Quelle bonne idée Babette avait eu de lui donner cette torche !
Il y avait encore près d'une lieue à parcourir avant d'atteindre la maison du vieux Brice. Le docteur était épuisé. Il éprouvait la plus grande difficulté à retirer ses bottes de la neige, à chaque pas. Brusquement, la terre ferme lui manqua sous les pieds et il tomba dans un trou que la neige avait traîtreusement comblé. La torche s'éteignit. Un loup hurla et bondit. Franck prit son pistolet et l'abattit. Les loups alléchés par la vue du sang, s'acharnèrent sur le cadavre de leur congére.
Ce répit permit au docteur de se remettre en route, aidé par le brave Puck dont il serrait désespérément le collier.
- Plus que deux kilomètres, pensait-il. En prenant par le lac, je gagnerai dix bonnes minutes. Les loups n'oseront pas me suivre à découvert.
Le lac était gelé. Sur cette surface unie et glissante, la marche n'était pas plus aisée que sur la piste enneigée.
Au milieu, s'alongeait le tronc d'un arbre abattu. Franck ne vit pas que la glace était fendue tout autour du tronc. Elle craqua sous son poids. Il fit un effort désespéré pour se retenir à une branche mais il était à bout de forces ! Un loup hurla, tout près. Franck glissa dans l'eau. A moins de trois cents mètres, brillaient les lumières de la maison de Brice...
Quand le docteur s'éveilla, deux heures plus tard, il était dans un bon lit et la flamme claire dansait dans la cheminée. La femme de Brice et son fils Léonard étaient à son chevet.
Il reprit aussitôt ses esprits et demanda :
- Comment va Brice ?
- Mieux, docteur, répondit la vieille. La fièvre a baissé.
- Je vais le voir.
- Non, plus tard, reposez-vous. Il dort.
Le docteur fit un effort pour se lever, mais il ne put y parvenir : son corps était endolori. La pensée que Brice dormait le rassura. Il valait mieux le laisser dormir. Il ferma les yeux, mais aussitôt il revit, comme dans un songe, son chien Puck qui gémissait sur le lac, près de son maître, en mordant sa pelisse pour l'empêcher de descendre sous l'eau glacée.
- Puck, dit-il. Où est Puck ?
La vieille se tourna vers son fils et lui dit en s'essuyant les yeux !
- Léonard, mon garçon, raconte au docteur. Il vaut mieux qu'il sache.
Et Léonard expliqua...
Il avait entendu l'appel du chien qui hurlait à la mort près du corps de son maître, et il était accouru. Il avait trouvé le docteur couché sur la glace, les jambes dans l'eau. Sa pèlisse s'était heureusement accrochée à une branche. Puck était allongé dans une mare de sang et lèchait ses blessures, près des cadavres de deux loups qu'il avait égorgés. Quand Léonard parut, il eut un cri bref et joyeux et ferma les yeux pour mourir...

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